Le fantôme du vingt-huitième régime
L’arme la plus spectaculaire du plan s’appelle « EU Inc » : un cadre juridique unique, vingt-huitième du nom, permettant d’immatriculer une entreprise en ligne en quarante-huit heures, valable dans toute l’Union. L’idée n’est pas neuve — elle traîne dans les tiroirs bruxellois depuis les années 2000 — mais sa résurrection intervient à un moment singulier. Pendant que l’Europe négociait pendant quinze ans la forme juridique idéale de la société européenne, les géants américains du numérique ont conquis le continent avec des structures de droit du Delaware.
Von der Leyen propose également un « grand ménage dans l’acquis » : moins de directives, plus de règlements. La nuance technique cache une révolution pratique. Les directives laissent aux États membres une marge d’interprétation qui transforme chaque texte européen en vingt-sept variations nationales. Les règlements s’appliquent uniformément. Simple en théorie. Explosif en pratique, car cela suppose que les capitales acceptent de renoncer à leur marge de manœuvre réglementaire — ce petit pouvoir qui permet à chaque ministre de prétendre avoir « protégé les intérêts nationaux » à Bruxelles.
Champions ou dinosaures ?
La révision des règles de fusions figure en bonne place, avec les télécoms en tête de liste. Bruxelles veut des « champions européens » capables de rivaliser avec les mastodontes chinois et américains. L’idée semble frappée au coin du bon sens jusqu’à ce qu’on se souvienne que les derniers « champions nationaux » européens — pensez aux banques italiennes pré-crise — ont souvent été des géants aux pieds d’argile, trop gros pour faire faillite, trop fragiles pour vraiment innover. La taille protège. Elle n’immunise pas contre la médiocrité.
L’accélérateur industriel cible défense, espace, intelligence artificielle, technologies quantiques et systèmes de paiement. Cinq secteurs stratégiques où l’Europe accuse un retard patent. La « préférence européenne » promise s’appuiera sur des « analyses économiques » — formulation suffisamment floue pour satisfaire les partisans du protectionnisme intelligent et les gardiens du temple libre-échangiste. Entre les deux, les juristes de l’OMC se frottent déjà les mains.
L’addition qui arrive
Le Conseil européen de mars 2026 doit valider l’ensemble. D’ici là, les capitales calculeront ce que cette intégration leur coûtera en souveraineté réglementaire et ce qu’elle leur rapportera en compétitivité retrouvée. L’Union de l’épargne et de l’investissement, promise pour juin 2026 dans sa première phase, suppose que les Français acceptent que leur épargne finance des entreprises allemandes, que les Allemands tolèrent une mutualisation rampante des risques financiers, que les Néerlandais renoncent à leurs niches fiscales.
Dix-huit mois pour accomplir ce que trente-cinq ans n’ont pas réussi à faire. L’ambition force le respect. Le calendrier inspire le scepticisme. Entre les deux, l’Europe avance — comme toujours — au rythme de ses contradictions.







