Marcegaglia à Fos-sur-Mer : 1,2 milliard d’euros pour la première aciérie française depuis cinquante ans

Il y a trois ans, l'aciérie de Fos-sur-Mer semblait condamnée. Son repreneur italien y prépare désormais le plus grand projet sidérurgique français depuis un demi-siècle, en pariant sur une Europe qui protège enfin son acier.

Intérieur d'une aciérie avec un four électrique incandescent et des tas de ferraille
Sommaire

Marcegaglia à Fos-sur-Mer : le projet Mistral en chiffres

Le groupe italien Marcegaglia a racheté en mai 2024 l’aciérie de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), ouverte en 1973 et connue jusque-là sous le nom d’Ascometal. Son propriétaire précédent, le suisse Swiss Steel, en grande difficulté financière, avait cédé ses sites français par morceaux. Deux ans plus tard, le repreneur prépare ce que la presse régionale et nationale présente comme la première aciérie construite en France depuis un demi-siècle.

Le projet, baptisé Mistral, comporte deux volets : moderniser l’usine historique, spécialisée dans les aciers spéciaux, et bâtir à côté une nouvelle unité dédiée aux aciers plats standards. Le changement d’échelle est considérable, selon les chiffres rapportés par Le Monde et Made in Marseille.

Indicateur Aujourd’hui Objectif
Production annuelle d’acier environ 90 000 à 100 000 tonnes 2,15 millions de tonnes en 2029, jusqu’à 4 millions en 2031-2032
Salariés sur le site 320 1 300 au démarrage, en 2029
Investissement 600 millions d’euros prévus en 2025 1,2 milliard d’euros depuis juin 2026
Calendrier décision finale fin 2026 travaux début 2027, mise en service 2029

La future usine fonctionnera avec un four à arc électrique alimenté par de la ferraille recyclée, une coulée continue et un laminoir à chaud neuf. La voie ferrée qui relie le site au terminal portuaire doit être doublée. Marcegaglia a déjà signé un contrat de 450 millions d’euros avec l’équipementier italien Danieli pour équiper l’usine, et le bâtiment principal, dessiné par l’agence marseillaise MAP architecture, doit mesurer 940 mètres de long.

Pourquoi Marcegaglia veut devenir producteur d’acier

Fondé en 1959 et resté familial, Marcegaglia est l’un des leaders mondiaux de la transformation de l’acier : il achète des bobines et des brames pour en faire des tubes, des profilés et des tôles destinés à l’automobile, au bâtiment, à la mécanique ou à l’énergie. Jusqu’ici, il dépendait donc de fournisseurs extérieurs pour sa matière première, dont près de la moitié provient d’aciéries asiatiques (Chine, Vietnam, Indonésie).

Mistral doit inverser cette logique. Selon Jacques-Yves Floch, directeur général du site et ancien patron de l’aciérie d’ArcelorMittal à Dunkerque, la future unité de Fos couvrira 35 % à 40 % des besoins des usines italiennes du groupe, à Ravenne, Gazoldo et Butrio. La ferraille viendra surtout d’Europe de l’Est, du Royaume-Uni et de la vallée du Rhône.

« Nous devenons un producteur d’acier, et plus seulement un transformateur. »

— Antonio Marcegaglia, dirigeant du groupe Marcegaglia, cité par Le Monde

L’argument environnemental pèse aussi. En remplaçant le haut-fourneau par un four électrique et le minerai par de la ferraille, le groupe estime réduire de 80 % ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à une filière classique. En France, la sidérurgie représente 22 % des émissions de l’industrie, soit environ 5 % des émissions nationales, selon un rapport gouvernemental de 2024. Marcegaglia a également pris une participation dans la start-up GravitHy, voisine du site, qui prévoit de produire du fer préréduit grâce à de l’hydrogène fabriqué sur place.

Cette stratégie n’est pas isolée : en 2023, le groupe avait déjà racheté à Sheffield, en Angleterre, une aciérie électrique produisant des brames d’inox. Elle rejoint aussi le mouvement de la filière française, qui mise sur la ferraille pour relancer sa production, comme l’illustre le pacte signé entre recycleurs et sidérurgistes pour l’acier vert.

Le pari d’une sidérurgie européenne mieux protégée

L’optimisme du groupe tranche avec l’état du secteur. En 2025, la production d’acier de l’Union européenne est tombée à environ 126 millions de tonnes, contre près de 961 millions pour la Chine, dont les exportations pèsent sur les prix mondiaux. Le destin des autres sites d’Ascometal illustre la fragilité de la filière : repris par le fonds britannique Greybull Capital et rebaptisés NovAsco, ils se sont effondrés en décembre 2025, avec plus de 500 emplois supprimés et un seul site sauvé, à Leffrinckoucke (Nord).

Pourquoi, alors, doubler la mise ? Le montant de l’investissement est passé de 600 millions à 1,2 milliard d’euros en juin 2026. Selon Le Monde, ce doublement s’explique par le soutien des autorités françaises, mais aussi par le durcissement de la politique européenne de protection de l’acier : mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui taxe le contenu en CO2 des importations, et quotas sur l’acier étranger. Pour Antonio Marcegaglia, ces décisions montrent qu’une sidérurgie compétitive reste possible en Europe, à condition d’investir dans des technologies de pointe.

Financement, électricité : les conditions du chantier

La décision finale d’investissement est attendue pour la fin de 2026. Le groupe financera l’essentiel sur ses fonds propres, sans investisseur extérieur, mais négocie avec Bercy une aide sous forme de certificats d’économie d’énergie, un mécanisme qui oblige les fournisseurs d’énergie à financer des actions de décarbonation. Le modèle est l’accord conclu en février entre l’État et ArcelorMittal pour le four électrique de Dunkerque, financé en partie par ces certificats. Marcegaglia espère un montage équivalent.

Mistral bénéficie par ailleurs du statut de projet d’intérêt national majeur et du label « projet Notre-Dame », qui simplifie et accélère les procédures d’autorisation. Côté énergie, l’industriel a signé une lettre d’intention avec EDF pour un contrat d’approvisionnement de dix à quinze ans. La première phase, à 2 millions de tonnes, peut fonctionner avec la ligne électrique actuelle de 225 kV. La seconde, avec un deuxième four, exigera en revanche du 400 kV, et donc la nouvelle ligne à très haute tension entre Jonquières-Saint-Vincent (Gard) et Fos-sur-Mer, contestée par une partie des riverains.

1 300 emplois promis dans un bassin qui reste méfiant

Pour la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône, rattachée au Grand Port maritime de Marseille, l’enjeu dépasse l’usine. Ce complexe de plus de 10 000 hectares regroupe plus de 40 000 emplois, surtout dans la pétrochimie, le gaz et la sidérurgie, et reste l’un des premiers pôles d’industrie lourde de la Méditerranée. Ses flux s’inscrivent dans la géographie du fret européen décrite dans notre classement des ports européens.

Le passage de 320 à 1 300 salariés supposera de recruter ingénieurs, techniciens et opérateurs, et sans doute de les former en interne, reconnaît la direction. Les syndicats saluent l’investissement mais restent prudents : en quarante ans, l’aciérie a changé sept fois de propriétaire. Le souvenir de Carbon, start-up qui promettait 2 milliards d’euros et plus de 3 000 emplois pour une usine géante de panneaux solaires à Fos avant d’être placée en liquidation et d’abandonner le projet en mai 2026, incite aussi les élus locaux à ne pas crier victoire avant le premier coup de pioche.

L’essentiel à retenir

Marcegaglia veut porter la production de son site de Fos-sur-Mer d’environ 100 000 tonnes à 2,15 millions de tonnes d’acier par an en 2029, grâce à une aciérie électrique alimentée par de la ferraille. L’investissement a doublé à 1,2 milliard d’euros, dopé par la protection européenne de l’acier. La décision finale est attendue fin 2026, pour des travaux début 2027 et 1 300 emplois à terme.

 

Questions fréquentes sur Marcegaglia à Fos-sur-Mer

Qu’est-ce que le projet Mistral de Marcegaglia ?

C’est le programme d’investissement de 1,2 milliard d’euros du groupe italien à Fos-sur-Mer : modernisation de l’ancienne aciérie Ascometal et construction d’une nouvelle usine d’aciers plats standards, avec un four à arc électrique alimenté par de la ferraille recyclée.

Quand la nouvelle aciérie doit-elle entrer en service ?

La décision finale d’investissement est attendue fin 2026. Les travaux doivent démarrer début 2027 pour une mise en service en 2029 et un régime nominal visé en 2030.

Combien d’emplois le projet doit-il créer ?

Le site compte aujourd’hui 320 salariés. Marcegaglia prévoit d’atteindre 1 300 emplois au démarrage de la nouvelle usine, en 2029.

Pourquoi parle-t-on d’acier bas carbone ?

Le four électrique et l’usage de ferraille à la place du minerai et du charbon doivent réduire les émissions de gaz à effet de serre d’environ 80 % par rapport à une production par haut-fourneau, selon les estimations du groupe.