Biologie médicale : le bras de fer à 5 milliards qui décidera de l’avenir de Cerba

Ce n'est ni un plan social ni une faillite retentissante. C'est une négociation confidentielle, ouverte devant un tribunal de Nanterre, autour de près de 5 milliards d'euros. Elle décidera de qui contrôle demain le deuxième réseau de laboratoires d'analyses de France.

Convoyeur de tubes d'analyses dans un laboratoire de biologie medicale

Ce n’est ni un plan social ni une faillite retentissante. C’est une négociation confidentielle, ouverte devant un tribunal de Nanterre, autour de près de 5 milliards d’euros. Et elle décidera de qui contrôle demain le deuxième réseau de laboratoires d’analyses de France — des fonds d’investissement, leurs créanciers, ou les biologistes eux-mêmes.

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Biologie médicale : pourquoi Cerba se retrouve devant le tribunal de Nanterre

Cerba HealthCare, deuxième réseau français de laboratoires de biologie médicale derrière Biogroup, a demandé l’ouverture d’une procédure de conciliation à Nanterre. La démarche, confidentielle par nature, vise à renégocier un endettement de près de 5 milliards d’euros. Le dossier avait été éventé début septembre par Bloomberg avant d’être confirmé par Les Échos.

La conciliation est une procédure amiable de droit français : elle place un tiers désigné par le tribunal à la table des discussions entre une entreprise et ses créanciers, sans ouvrir de procédure collective ni dessaisir les dirigeants. Sa durée est plafonnée à cinq mois. C’est donc le compte à rebours dans lequel Cerba doit trouver un accord.

Moins médiatisée que celle de Casino, cette renégociation est, en volume, la plus importante actuellement en cours en France.

Un LBO conclu au sommet de la vague Covid

Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut revenir à mars 2021. Le fonds suédois EQT, fondé par la famille Wallenberg, prend alors le contrôle de Cerba sur la base d’une valorisation d’environ 4,5 milliards d’euros. Le canadien PSP Investments le suit comme deuxième actionnaire, et Bpifrance rejoint le tour de table quelques mois plus tard. Plusieurs centaines de biologistes et de cadres du groupe figurent également au capital.

Le calendrier n’est pas anodin : l’opération se noue en plein boom des tests Covid, quand les volumes d’analyses — et donc les résultats des laboratoires — atteignent des sommets qui n’avaient rien de structurel. Le rachat par effet de levier a été calibré sur cette photographie-là.

Cinq ans plus tard, les volumes sont retombés, les tarifs de la biologie médicale sont sous pression dans le cadre des accords conclus avec l’Assurance-maladie, et le coût de la dette a explosé avec la remontée des taux. Résultat : les flux de trésorerie du groupe ne suffisent plus à couvrir ses charges d’endettement. C’est le point de bascule qui a tout déclenché.

Le levier de pouvoir inattendu des biologistes

La particularité de ce dossier tient à une disposition du code de la santé publique. En France, une société exploitant un laboratoire de biologie médicale doit être détenue majoritairement par des biologistes médicaux en exercice — plus de la moitié du capital et des droits de vote. Les fonds ne peuvent contrôler que la structure de tête.

Conséquence pratique : ce sont les professionnels de santé, et non les investisseurs, qui gardent la main sur les flux opérationnels et sur les remontées de trésorerie des sociétés d’exercice vers la holding endettée.

« C’est un étau très compliqué. »

— Un expert du dossier, cité par Les Échos

Cet été, jugeant les discussions avec les créanciers trop lentes, les biologistes minoritaires ont menacé d’actionner ce levier. L’avertissement a produit son effet : le paiement d’intérêts dus sur des obligations seniors a été repoussé, et la voie de la conciliation a été ouverte dans la foulée.

Deux milliards à répartir, et personne pour trancher

Le groupe estime devoir alléger sa dette de moitié pour la rendre à nouveau soutenable. Soit un effort de plus de 2 milliards d’euros, à négocier, rééchelonner et surtout à répartir entre trois camps aux intérêts opposés.

Partie prenante Position Ce qu’elle risque
EQT, PSP, Bpifrance Actionnaires de la holding depuis 2021 Dilution massive ou perte de contrôle
Créanciers obligataires Détenteurs de la dette senior Abandon d’une partie de leurs créances
Biologistes Minoritaires en holding, majoritaires en exploitation Leur outil de travail et leur indépendance
Répartition des forces dans la renégociation de la dette de Cerba HealthCare. Source : Les Échos.

À ce stade, une prise de contrôle à 100 % par les créanciers ne semble pas le scénario privilégié : EQT pourrait participer à un nouveau tour de table. Les biologistes, eux, devront consentir des efforts sans donner le sentiment d’un décrochage, sous peine de voir les taux exigés s’envoler. Première restructuration d’ampleur dans un secteur aussi réglementé, le dossier fera référence pour le marché — comme d’autres opérations récentes de fonds de private equity sur des actifs à revenus régulés ou contractuels.

Un dossier politiquement inflammable

Le calendrier n’aide pas. À quelques mois de l’élection présidentielle, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale conduite par la députée LFI Aurélie Trouvé a documenté la propagation des rachats par effet de levier dans le secteur du soin et du grand âge, et dénoncé la financiarisation de la biologie médicale ainsi que l’enchaînement des LBO successifs.

S’y ajoute un enjeu d’accès aux soins : la part de marché de Cerba est très élevée dans certaines régions françaises, ce qui fait du groupe un maillon difficilement substituable du parcours de soins. Une restructuration mal calibrée n’y serait pas un simple sujet financier.

Pourquoi Cerba n’est pas Colisée

Le précédent est dans toutes les têtes. Colisée, groupe d’Ehpad et autre investissement français malheureux d’EQT, est passé fin 2025 sous le contrôle de ses prêteurs : une conversion de dette senior en capital a donné 100 % du groupe aux créanciers et acté la sortie du fonds suédois.

Le schéma n’est pas transposable tel quel. Chez Colisée, rien n’empêchait juridiquement des financiers de détenir l’intégralité du capital. Chez Cerba, la loi impose la présence majoritaire de biologistes au niveau des sociétés d’exploitation. Les créanciers ne peuvent pas simplement prendre les clés et écarter les praticiens. C’est précisément ce qui rend la négociation si difficile — et si instructive pour les nombreux dossiers de dette LBO qui arrivent à maturité dans la santé européenne. Un cas de plus dans la longue liste des reprises financières qui se heurtent au réel industriel.

L’essentiel à retenir

Cerba HealthCare, numéro deux français de la biologie médicale, a ouvert une procédure de conciliation à Nanterre pour renégocier près de 5 milliards d’euros de dette, héritée d’un LBO conclu en 2021 au sommet de la vague Covid. Le groupe estime devoir effacer plus de 2 milliards pour redevenir soutenable. La conciliation est plafonnée à cinq mois : c’est le délai pour répartir cet effort entre EQT, PSP, Bpifrance, les créanciers obligataires et les biologistes. Ces derniers, minoritaires dans la holding mais majoritaires dans les laboratoires par obligation légale, tiennent la clé du dossier.

 

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’une procédure de conciliation ?

C’est une procédure amiable et confidentielle du droit français. Un conciliateur désigné par le tribunal aide l’entreprise et ses créanciers à trouver un accord, sans ouvrir de procédure collective et sans dessaisir les dirigeants. Sa durée est plafonnée à cinq mois.

Pourquoi les biologistes doivent-ils être majoritaires dans un laboratoire ?

Le code de la santé publique impose que plus de la moitié du capital et des droits de vote d’une société exploitant un laboratoire de biologie médicale soit détenue par des biologistes médicaux en exercice. Les investisseurs financiers ne peuvent contrôler que la structure de tête du groupe.

Qui sont les actionnaires de Cerba HealthCare ?

Le fonds suédois EQT, actionnaire majoritaire depuis mars 2021, le canadien PSP Investments, et Bpifrance, entré au capital quelques mois plus tard. Plusieurs centaines de biologistes et de cadres du groupe détiennent également une part minoritaire de la holding.

Cerba risque-t-il de passer aux mains de ses créanciers comme Colisée ?

C’est peu probable en l’état. Colisée est passé sous contrôle de ses prêteurs fin 2025 via une conversion de dette en capital. Chez Cerba, la réglementation impose la présence majoritaire de biologistes dans les sociétés d’exploitation, ce qui interdit une reprise intégrale par des financiers.