Épargne des Européens : 6 300 milliards d’euros dorment sur des comptes qui perdent à l’inflation

Laisser son argent sur un compte courant passe pour la décision la plus prudente qui soit. Une étude publiée le 10 septembre par Revolut chiffre exactement l'inverse. Et Bruxelles, qui cherche de quoi financer sa décennie, regarde ce tas d'argent avec une attention croissante.

Une femme lit un relevé bancaire papier à la table de sa cuisine

Laisser son argent sur un compte courant passe pour la décision la plus prudente qui soit. Une étude publiée le 10 septembre par Revolut chiffre exactement l’inverse : sur vingt marchés européens, l’immobilité coûte chaque année quelques centaines d’euros par tranche de 10 000 euros. Et Bruxelles, qui cherche désespérément de quoi financer sa décennie, regarde ce tas d’argent avec une attention croissante.

6 300 milliards d’euros immobiles

Le European Wealth Drain Index de Revolut croise deux matériaux. D’un côté, une enquête menée en juillet 2026 par l’institut Censuswide auprès de 20 007 adultes dans 20 États membres de l’Union, soit environ un millier de répondants par pays. De l’autre, les statistiques officielles de dépôts des banques centrales nationales et de la BCE, arrêtées à juin 2026, confrontées à l’inflation harmonisée publiée par Eurostat.

Le total qui en ressort est considérable : 6 300 milliards d’euros de liquidités faiblement rémunérées, essentiellement des dépôts à vue, dormant sur les comptes des ménages des vingt pays étudiés. L’Union en compte vingt-sept : le périmètre de l’étude en laisse donc sept de côté, ce qui fait de ce chiffre un plancher plutôt qu’un plafond.

L’effet sur le pouvoir d’achat se mesure pays par pays, et il est rarement flatteur. En Irlande, le taux moyen des dépôts à un an ressort à 1,75 % face à une inflation de 2,1 % : un ménage qui laisse 10 000 euros sur son compte en perd 210 en valeur réelle chaque année. Au Portugal, l’écart cumulé avec le rendement d’un placement diversifié porte le manque à gagner à 706 euros pour la même somme.

Revolut pousse le raisonnement plus loin en prenant pour référence le rendement annualisé sur dix ans d’un ETF MSCI Europe, soit 9,06 %. Selon ce calcul, un ménage qui reste en liquidités renonce en moyenne à 638 euros par an pour 10 000 euros placés. Rapporté aux 6 300 milliards recensés, cela représente environ 422 milliards d’euros de capital de croissance qui n’atteignent pas les entreprises européennes chaque année. La Roumanie illustre l’ordre de grandeur à l’échelle d’un pays : 38,2 milliards d’euros de dépôts à vue, un milliard d’euros de capital de croissance non mobilisé.

L’inertie, la confusion et la fatigue applicative

Reste à comprendre pourquoi les épargnants ne bougent pas. L’enquête pointe trois ressorts, et aucun ne relève du calcul financier.

Le premier est l’attachement à sa banque. Deux tiers des répondants n’ont jamais changé d’établissement pour obtenir un meilleur taux : 26 % préfèrent simplement leur banque actuelle, 18 % jugent l’écart négligeable, 15 % ne savent pas où chercher.

Le deuxième est un déficit de compréhension. 46 % se trompent sur leur rendement réel, une fois l’inflation déduite, et 19 % ignorent tout bonnement que l’inflation grignote leurs liquidités. Chez ceux qui n’investissent pas, le risque perçu (29 %) et le manque de connaissances (27 %) arrivent largement en tête des freins.

Le troisième est plus inattendu : la fragmentation numérique. Plus de la moitié des sondés jonglent entre plusieurs applications financières, et parmi eux, 45 % estiment que cet éparpillement les empêche concrètement d’investir. S’y ajoute un rappel brutal : un Européen sur cinq n’a aucune épargne du tout.

Je veux que les épargnants européens obtiennent une juste rémunération de leur épargne. Et je veux que les entreprises et les innovateurs européens aient accès au financement dont ils ont besoin.

— Maria Luís Albuquerque, commissaire européenne aux services financiers et à l’Union de l’épargne et de l’investissement

Faut-il alors des mesures contraignantes, sur le modèle de l’adhésion automatique qui a dopé l’épargne-retraite dans plusieurs pays ? Rolandas Juteika, responsable de la gestion de patrimoine et du trading de Revolut pour l’Espace économique européen, s’y oppose. « L’inscription automatique ne s’attaque pas aux causes profondes de l’inertie : le risque perçu (29 %) et le manque de connaissances (27 %) », avance-t-il, en faisant valoir que l’investissement initial médian dans l’Union n’est que de 18 euros et qu’abaisser le ticket d’entrée à un euro suffit à débloquer les comportements. L’argument mérite d’être pesé à l’aune d’un intérêt commercial évident : l’entreprise, qui revendique plus de 80 millions de clients, vend précisément les produits que son étude recommande.

Un continent coupé en trois

Les contrastes régionaux sont nets, et ils ne recoupent pas la géographie de la richesse.

Zone Situation des dépôts Appétit pour investir
Europe centrale et orientale Les écarts les plus importants entre inflation et taux de dépôt — Bulgarie 2,3 %, Slovaquie 1,7 %, Lituanie 1,3 % Le plus fort : 51 % des sondés en Bulgarie et en Roumanie se disent prêts à se lancer
Europe occidentale et méridionale Les plus gros volumes de liquidités inactives, avec un manque à gagner de 6 % à 7 % Intermédiaire
Europe du Nord Taux de dépôt globalement alignés sur l’inflation Le plus faible niveau de sensibilisation : moins de 40 % des sondés au Danemark et en Suède comprennent l’effet de l’inflation sur le patrimoine long terme

Autrement dit, là où le problème est le plus aigu, la volonté d’agir est la plus forte ; là où les banques rémunèrent correctement, personne ne surveille. Les pays de l’Est concentrent les écarts, mais leurs volumes restent modestes — 365 milliards d’euros de dépôts à vue en Pologne, 140 milliards en Tchéquie, 75 milliards en Finlande.

Ce que Bruxelles veut faire de cette épargne

Ce diagnostic tombe au cœur d’un débat politique déjà engagé. L’arithmétique de la Commission est simple : le rapport Draghi chiffre les besoins d’investissement supplémentaires de l’Europe à 750 à 800 milliards d’euros par an d’ici 2030 pour financer la numérisation, l’énergie, la défense et les infrastructures. Or les États membres n’ont plus de marge. Selon Eurostat, la dette publique atteignait au premier trimestre 2026 82,9 % du PIB de l’Union — contre 81,8 % un trimestre plus tôt — et 88,9 % en zone euro. Si l’argent ne vient pas des budgets nationaux, il doit venir des ménages.

L’instrument s’appelle l’Union de l’épargne et de l’investissement (UEI), adoptée comme stratégie par la Commission le 19 mars 2025 et placée sous la responsabilité de la commissaire aux services financiers Maria Luís Albuquerque. Point important, souvent mal compris : ce n’est pas un mécanisme qui permettrait de toucher aux dépôts de qui que ce soit, et il ne confère aucun pouvoir en ce sens.

Il procède par incitations et par ajustements techniques : une recommandation sur des comptes d’épargne et d’investissement donnant aux particuliers un accès simplifié aux marchés de capitaux, une révision du produit paneuropéen d’épargne-retraite (PEPP) sur laquelle le Conseil a arrêté sa position le 24 juin 2026, de nouvelles règles de titrisation, un assouplissement de ce que banques et assureurs peuvent détenir, et un renforcement de la supervision.

Les résistances et le calendrier

Tout le monde n’est pas à l’aise avec cette orientation. Les critiques relèvent qu’une Commission confrontée à un déficit de financement de cette ampleur a un intérêt direct à influencer la destination de l’argent des ménages, et que la supervision harmonisée transfère vers Bruxelles des prérogatives jusqu’ici exercées par les régulateurs nationaux.

Du côté des fintechs, l’insuffisance dénoncée est inverse. Juteika juge qu’il manque une pièce au dispositif : un marché unique réellement unifié, régi par les principes de l’open banking et de l’open finance, « permettant aux citoyens de voir l’ensemble de leur situation financière, de bénéficier de l’innovation et de déplacer les capitaux sans friction ».

Pour l’épargnant, la conclusion pratique est indépendante de l’issue de ce bras de fer. Tant que le taux servi sur un dépôt reste inférieur à l’inflation, la prudence apparente a un prix, et il se paie chaque année.

L’essentiel à retenir

L’étude Revolut publiée le 10 septembre 2026 recense 6 300 milliards d’euros de liquidités faiblement rémunérées dans 20 États membres, sur la base d’une enquête Censuswide auprès de 20 007 adultes et des statistiques de dépôts de juin 2026. Le manque à gagner est estimé à 638 euros par an pour 10 000 euros laissés en liquidités, soit 422 milliards d’euros de capital de croissance qui n’atteignent pas les entreprises européennes. En face, le rapport Draghi chiffre les besoins d’investissement à 750 à 800 milliards par an d’ici 2030, alors que la dette publique de l’UE atteint 82,9 % du PIB. L’Union de l’épargne et de l’investissement, adoptée le 19 mars 2025, ne touche pas aux dépôts : elle agit par incitations, dont la révision du PEPP sur laquelle le Conseil s’est positionné le 24 juin 2026.

 

Questions fréquentes

Combien l’épargne des Européens perd-elle chaque année sur un compte bancaire ?

Cela dépend du pays. En Irlande, le taux moyen des dépôts à un an ressort à 1,75 % pour une inflation de 2,1 %, soit une perte de 210 euros par an pour 10 000 euros déposés. Au Portugal, le manque à gagner atteint 706 euros pour la même somme. En prenant pour référence le rendement d’un ETF MSCI Europe (9,06 % annualisé sur dix ans), Revolut estime le coût d’opportunité moyen à 638 euros par an pour 10 000 euros laissés en liquidités.

Qu’est-ce que l’Union de l’épargne et de l’investissement ?

C’est une stratégie adoptée par la Commission européenne le 19 mars 2025, placée sous la responsabilité de la commissaire aux services financiers Maria Luís Albuquerque. Elle vise à orienter davantage l’épargne des ménages vers le financement des entreprises européennes, par des incitations et des ajustements réglementaires : comptes d’épargne et d’investissement, révision du produit paneuropéen d’épargne-retraite, règles de titrisation, supervision renforcée.

L’Union européenne peut-elle contraindre les ménages à investir leur épargne ?

Non. L’Union de l’épargne et de l’investissement n’est pas un mécanisme permettant de toucher aux dépôts des particuliers et ne confère aucun pouvoir en ce sens. Elle fonctionne exclusivement par des incitations, des produits nouveaux et des aménagements techniques laissant le choix à l’épargnant.

Pourquoi les épargnants européens ne changent-ils pas de placement ?

Selon l’enquête Censuswide menée pour Revolut, deux tiers des répondants n’ont jamais changé de banque pour un meilleur taux : 26 % préfèrent leur banque actuelle, 18 % jugent l’écart négligeable, 15 % ne savent pas où chercher. S’y ajoutent un déficit d’information — 46 % se trompent sur leur rendement réel — et la fragmentation des applications financières, citée comme un frein concret par 45 % de ceux qui en utilisent plusieurs.

Combien l’Europe doit-elle investir chaque année d’ici 2030 ?

Le rapport Draghi estime les besoins d’investissement supplémentaires à 750 à 800 milliards d’euros par an d’ici 2030, pour financer la numérisation, l’énergie, la défense et les infrastructures. Ce montant excède les capacités d’endettement des États membres, dont la dette publique atteignait 82,9 % du PIB de l’Union au premier trimestre 2026.