Rachat d’actions plutôt que fusion : Elliott entre au capital de Deutsche Telekom

Deutsche Telekom prépare depuis le printemps l'opération la plus lourde de son histoire : absorber entièrement sa filiale américaine. Un fonds new-yorkais vient de s'inviter au capital pour dire au groupe allemand qu'il se trompe de priorité.

Rachat d'actions Deutsche Telekom : antennes télécoms au-dessus du quartier financier allemand

Deutsche Telekom prépare depuis le printemps l’opération la plus lourde de son histoire : absorber entièrement sa filiale américaine. Un fonds new-yorkais vient de s’inviter au capital pour dire au groupe allemand qu’il se trompe de priorité — et qu’il ferait mieux de rendre l’argent à ses actionnaires.

Sommaire
Infographie : rachat d'actions Deutsche Telekom, 54 % de T-Mobile US et 27,8 % du capital aux mains de l'État allemand
Les chiffres clés du dossier Deutsche Telekom (EBN / Infographie)

Ce qu’Elliott demande à Deutsche Telekom

Elliott Investment Management a constitué une participation au capital de Deutsche Telekom, a indiqué à Reuters le 2 septembre 2026 une personne informée du dossier. L’information a d’abord été rapportée par Bloomberg, selon qui le fonds estime que l’opérateur allemand devrait renoncer à une éventuelle fusion avec T-Mobile US et explorer d’autres voies pour créer de la valeur — au premier rang desquelles des rachats d’actions élargis.

La taille de la position n’a pas été rendue publique. Le droit boursier allemand n’impose une déclaration qu’au franchissement du seuil de 3 % du capital : tant que ce seuil n’est pas atteint, ou tant que la position transite par des instruments dérivés, Elliott peut rester invisible au registre. T-Mobile US a refusé de commenter auprès de Reuters ; Elliott et Deutsche Telekom n’ont pas répondu dans l’immédiat.

L’arrivée du fonds ne relève pas du hasard de calendrier. Elle intervient quelques semaines après que le groupe a lui-même musclé son programme de retour aux actionnaires — une manière, pour Elliott, d’exiger que cette trajectoire soit poursuivie plutôt que sacrifiée sur l’autel d’une méga-opération.

Rachat d’actions : un programme déjà porté à 5 milliards d’euros

Un rachat d’actions consiste, pour une entreprise, à racheter ses propres titres sur le marché puis, le plus souvent, à les annuler. Mécaniquement, le bénéfice se répartit ensuite sur un nombre d’actions plus faible : le bénéfice par action monte sans qu’un euro de profit supplémentaire ait été gagné. C’est un instrument de retour aux actionnaires, au même titre que le dividende, mais plus souple — il n’engage pas l’entreprise sur la durée.

Deutsche Telekom en fait un usage soutenu. Le groupe a annoncé le 5 janvier 2026 un programme de rachat pouvant atteindre 2 milliards d’euros sur l’exercice. Le 6 août 2026, il a décidé de le relever de 3 milliards d’euros supplémentaires, portant l’enveloppe potentielle à 5 milliards d’euros d’ici la fin de l’année, exécutables en une ou plusieurs tranches entre le 10 août et le 22 décembre 2026.

Exercice Enveloppe annoncée Exécution constatée
2024 ≈ 2 milliards € Programme réalisé
2025 Jusqu’à 2 milliards € 65,4 millions d’actions, soit 1,3 % du capital, au prix moyen de 30,58 €
2026 2 milliards €, relevés à 5 milliards € le 6 août 35,0 millions d’actions pour 1,0 milliard € au 30 juin ; ≈ 42,1 millions de titres pour ≈ 1,2 milliard € au 5 août

Autrement dit, au moment où Elliott se manifeste, il reste près de 3,8 milliards d’euros de capacité de rachat non consommée sur l’exercice. Le fonds ne réclame donc pas l’ouverture d’un chantier : il demande que celui-ci ne soit pas refermé pour financer autre chose.

T-Mobile US, le moteur que Bonn veut s’offrir en entier

Deutsche Telekom détient environ 54 % du capital de T-Mobile US, et contrôle près de 57 % des droits de vote via un accord de procuration. La filiale américaine est de très loin le premier contributeur aux résultats du groupe : 71,3 milliards de dollars de revenus de services en 2025, en hausse de 7,8 %, et 33,0 milliards de dollars d’EBITDA ajusté après loyers, en progression de 6,8 %. La dynamique ne s’est pas démentie au deuxième trimestre 2026, avec 19,0 milliards de dollars de revenus de services (+8,9 %) et 9,3 milliards d’EBITDA ajusté (+12,1 %).

En avril 2026, Reuters révélait que Deutsche Telekom et T-Mobile US menaient des discussions préliminaires en vue d’une fusion complète — un rapprochement qui, en valeur, figurerait parmi les plus importants jamais réalisés. Aucun accord n’a été signé ni approuvé à ce jour : l’opération reste au stade du projet, ce qui explique qu’un actionnaire puisse encore espérer la faire abandonner.

L’objection d’Elliott est classique dans ce type de dossier. Racheter les 46 % qu’on ne détient pas encore d’un actif que l’on consolide déjà et que l’on contrôle déjà n’apporte, en soi, aucun revenu supplémentaire. Cela apporte la totalité du flux de trésorerie — mais au prix d’une dépense colossale, financée par de la dette ou par l’émission de titres. Face à cela, la thèse du fonds tient en une ligne : l’argent rendra davantage aux actionnaires s’il rachète des actions Deutsche Telekom décotées plutôt que des actions T-Mobile au prix du marché.

Un titre revenu à son point de départ

Le contexte boursier donne du poids à cet argument. L’action Deutsche Telekom a clôturé l’exercice 2025 à 27,66 €. Elle a culminé à 34,09 € le 27 février 2026, avant de refluer jusqu’à 23,85 € au 30 juin 2026 — son plus bas de l’année à cette date. La capitalisation du groupe s’établissait alors à 115,7 milliards d’euros, contre 135,7 milliards à la clôture de l’exercice 2025.

Une vingtaine de milliards d’euros de valeur envolés en six mois, sur un groupe dont la filiale américaine affiche une croissance à deux chiffres de sa rentabilité : c’est exactement le type d’écart entre performance opérationnelle et valorisation boursière qui attire un fonds activiste.

La méthode Elliott, éprouvée en Europe

Elliott n’en est pas à son coup d’essai sur le continent. Le fonds a mené ces trois dernières années plusieurs campagnes sur des grands noms européens, avec un répertoire d’exigences remarquablement stable : simplification du portefeuille, cession d’actifs jugés non stratégiques, et retour de capital aux actionnaires.

Cible Révélée Demande principale
Anglo American (Royaume-Uni) Avril 2024 Position prise, objectifs non commentés publiquement
Smiths Group (Royaume-Uni) Février 2025 Participation proche de 5 %, soutien à la scission du portefeuille
BP (Royaume-Uni) Avril 2025 Environ 5 % du capital, réduction de la dette et simplification
Siemens Energy (Allemagne) Fin 2025 Cession de la division éolienne
London Stock Exchange Group (Royaume-Uni) Février 2026 Nouveau programme de rachat d’actions, sans démantèlement

Le cas du London Stock Exchange Group est le plus proche de celui de Deutsche Telekom : là aussi, Elliott a poussé pour un rachat d’actions tout en s’opposant explicitement à une vente ou à une scission. Le fonds ne cherche pas systématiquement à démembrer — il cherche à ce que le capital aille là où il rapporte le plus vite.

Ce type d’intervention s’inscrit dans un mouvement plus large de montée en puissance des grands gérants privés dans le financement et la gouvernance des entreprises européennes, un phénomène que les régulateurs suivent de près, comme l’illustre la surveillance exercée par la BCE sur le crédit privé.

Berlin, actionnaire silencieux mais décisif

Une différence de taille sépare pourtant Deutsche Telekom de BP ou de Smiths Group : l’État. À l’issue de la cession de 110 millions d’actions réalisée par la KfW en juin 2024 — 2,5 milliards d’euros au prix de 22,13 € par titre —, la banque publique et la République fédérale détenaient conjointement environ 27,8 % du capital, dernier pourcentage confirmé publiquement.

Aucun fonds activiste ne fait plier un conseil de surveillance contre un bloc de cette taille. Le rapport de force réel ne se joue donc pas entre Elliott et la direction conduite par Tim Höttges — dont le mandat court jusqu’à fin 2028 — mais entre Elliott et l’actionnaire public, dont l’arbitrage entre souveraineté industrielle et rendement financier n’obéit pas aux mêmes critères. Un débat que l’on retrouve, sous d’autres formes, dans les recompositions télécoms européennes, de la fusion entre TIM et Poste Italiane aux consolidations nationales en cours.

L’essentiel à retenir

Elliott est entré au capital de Deutsche Telekom et demande au groupe d’abandonner le projet de fusion complète avec T-Mobile US — détenue à environ 54 % — au profit de rachats d’actions élargis. Le programme 2026, initialement fixé à 2 milliards d’euros, a été relevé le 6 août à 5 milliards d’euros, dont seulement 1,2 milliard exécuté au 5 août. La taille de la participation d’Elliott reste inconnue : le seuil de déclaration est fixé à 3 % du capital en Allemagne. Décisif pour la suite : la KfW et l’État fédéral détiennent ensemble près de 28 % du groupe.

 

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’un rachat d’actions et à quoi sert-il ?

Une entreprise rachète ses propres titres sur le marché, puis les annule le plus souvent. Le bénéfice se répartit alors sur moins d’actions, ce qui fait mécaniquement monter le bénéfice par action. C’est un moyen de rendre du capital aux actionnaires, plus souple qu’un dividende car il n’engage pas l’entreprise dans la durée.

Quelle part du capital de Deutsche Telekom Elliott détient-il ?

Elle n’est pas connue. Le fonds n’a rien communiqué et aucune déclaration réglementaire n’a été publiée : en Allemagne, l’obligation de déclaration se déclenche au franchissement de 3 % du capital.

Quelle part de T-Mobile US Deutsche Telekom possède-t-il déjà ?

Environ 54 % du capital, et près de 57 % des droits de vote grâce à un accord de procuration. La filiale américaine est le premier contributeur aux résultats du groupe, avec 71,3 milliards de dollars de revenus de services en 2025.

La fusion entre Deutsche Telekom et T-Mobile US est-elle actée ?

Non. Reuters faisait état en avril 2026 de discussions préliminaires en vue d’un rapprochement complet, mais aucun accord n’a été signé ni approuvé. L’opération reste au stade du projet.

Elliott peut-il imposer sa stratégie ?

Difficilement seul. La KfW et l’État fédéral allemand détenaient encore ensemble environ 27,8 % du capital après la cession de juin 2024, un bloc qui pèse lourd face à toute campagne actionnariale.