Dix ans après avoir lancé un chatbot pour adolescents depuis un appartement new-yorkais, trois ingénieurs français viennent de signer la plus grosse cession jamais réalisée par des fondateurs tricolores. Le montant — 12,93 milliards de dollars — dit moins l’euphorie du marché de l’IA que la valeur stratégique prise par un actif dont personne, à Paris, n’avait voulu.
Sommaire
- Un chèque de 12,93 milliards de dollars signé le 2 septembre
- Hugging Face, dix ans d’une trajectoire née à New York
- Pourquoi Nvidia paie 12,93 milliards pour Hugging Face
- La French Tech encaisse un succès dont elle ne profitera pas
- Ce que l’opération change pour l’écosystème européen
Un chèque de 12,93 milliards de dollars signé le 2 septembre
Nvidia et Hugging Face ont annoncé jeudi 3 septembre 2026 la signature, la veille, du rachat de la plateforme franco-américaine par le fabricant de puces. Montant de l’opération : 12,93 milliards de dollars. Le chiffre circulait depuis fin août, quand « The Information » avait révélé les discussions ; il est désormais officiel.
Hugging Face opère ce que le secteur appelle communément le « GitHub de l’intelligence artificielle » : un dépôt public où les développeurs déposent, testent, modifient et partagent des modèles d’IA. Sa particularité tient à sa philosophie « open weight » — les paramètres des modèles sont téléchargeables, et chacun peut les faire tourner sur son infrastructure, sans passer par une API propriétaire. C’est exactement l’inverse du modèle fermé défendu par OpenAI, Anthropic ou Google.
Selon les termes annoncés, la plateforme conservera son indépendance opérationnelle et restera ouverte, y compris sur le volet puissance de calcul.
Hugging Face, dix ans d’une trajectoire née à New York
La société a été fondée en 2016 à New York par Clément Delangue, diplômé de l’ESCP, et deux polytechniciens, Julien Chaumond et Thomas Wolf. Le projet initial n’a rien à voir avec ce qu’il est devenu : un agent conversationnel destiné aux adolescents. En 2017, l’équipe rejoint Station F à Paris et enchaîne les programmes d’accélération — Ubisoft, Microsoft, puis le coréen Naver.
Le pivot intervient en 2018. La technologie progresse, mais l’usage plafonne. Les fondateurs abandonnent le chatbot pour construire une infrastructure de partage de modèles. Le modèle économique se stabilise autour d’un socle gratuit, de services payants et de partenariats d’intégration avec les grands fournisseurs de cloud — AWS, Google Cloud, Microsoft Azure et, déjà, Nvidia.
En 2023, un tour de table de 235 millions de dollars porte la valorisation à 4,5 milliards de dollars, avec l’entrée au capital de Google, Nvidia, IBM, Amazon, Intel, Qualcomm et AMD. Le prix payé aujourd’hui représente près de trois fois cette valorisation, en trois ans.
Pourquoi Nvidia paie 12,93 milliards pour Hugging Face
Le rachat s’inscrit dans une séquence d’acquisitions et de prises de participation qui vise un objectif précis : bâtir une alternative crédible aux modèles fermés. Nvidia développe sa propre famille de modèles ouverts, Nemotron, et a multiplié les points d’appui autour d’elle.
En août 2026, le groupe a bouclé un accord à 7 milliards de dollars avec Poolside AI, structuré en deux volets : 6 milliards pour une licence technologique assortie du transfert d’une centaine d’ingénieurs vers les équipes Nemotron, et 1 milliard d’investissement en capital sur la base d’une valorisation de 12 milliards. En mars, il avait lancé une « coalition Nemotron » destinée à mutualiser données, calcul et expertise avec des acteurs de l’open weight, parmi lesquels Mistral et Perplexity.
« Les modèles ouverts renforcent la sécurité et la cybersécurité, accélèrent l’innovation et la diffusion, et favorisent la souveraineté. »
— Jensen Huang, PDG-fondateur de Nvidia, sur X
La logique industrielle est lisible. Nvidia vend des processeurs. Chaque modèle ouvert téléchargé et exécuté localement tourne sur du matériel — de préférence le sien. En s’installant au point de passage obligé de l’IA ouverte, le groupe sécurise la demande en amont de ses propres ventes, sans avoir à concurrencer frontalement les laboratoires de modèles fermés.
| Étape | Date | Repère |
|---|---|---|
| Création à New York | 2016 | Chatbot pour adolescents |
| Arrivée à Station F | 2017 | Programmes Ubisoft, Microsoft, Naver |
| Pivot vers le partage de modèles | 2018 | Naissance du « GitHub de l’IA » |
| Tour de table de 235 M$ | 2023 | Valorisation 4,5 Md$ |
| Rachat par Nvidia | 2 sept. 2026 | 12,93 Md$ |
La French Tech encaisse un succès dont elle ne profitera pas
L’opération est célébrée à Paris avec une amertume qui ne se cache pas. Hugging Face est immatriculée aux États-Unis et ne compte aucun fonds d’investissement français à son capital. Les premiers investisseurs à avoir misé sur la société sont américains : Betaworks, A.Capital Ventures, Lux Capital. Côté tricolore, seuls quelques business angels — Florian Douetteau, Olivier Pomel, Damien Gosset, Anh-Tho Chuong — figurent à la table.
Julien Chaumond le résumait sans détour en 2023 : à chaque tentative de levée à Paris, les investisseurs n’ont pas suivi. Jean de La Rochebrochard, associé chez Kima Ventures, la structure d’investissement de Xavier Niel, a reconnu dans sa newsletter avoir eu deux occasions d’investir et être passé à côté, jugeant le projet à l’aune de son concept initial de compagnon virtuel.
Le manque de sorties d’envergure — introductions en bourse, rachats — reste le point faible structurel de l’écosystème français. Cette cession, la plus importante jamais réalisée par des fondateurs français dans la tech, se produit hors du périmètre du capital-risque national. Un constat qui rejoint le diagnostic posé sur l’écart de productivité entre l’Europe et les États-Unis dans l’IA.
Ce que l’opération change pour l’écosystème européen
Interrogé sur l’incapacité européenne à faire émerger ses propres champions de l’IA, Clément Delangue a défendu des « effets positifs pour l’écosystème européen de la tech » : les dirigeants et salariés français de la société disposeront de liquidités à réinvestir dans les start-up du continent, et Nvidia pourrait selon lui accroître ses investissements en Europe.
L’argument a sa logique — c’est le mécanisme classique de recyclage du capital qui a irrigué la Silicon Valley pendant trente ans. Il ne répond pas pour autant à la question de fond : l’infrastructure de référence de l’IA ouverte, largement construite par des ingénieurs français, est désormais détenue par un groupe californien. Pour les entreprises européennes qui appuient leurs déploiements sur cette plateforme, la dépendance se déplace du modèle vers le lieu de son hébergement.
Le calendrier réglementaire ajoute une couche. L’Union européenne vient d’imposer l’étiquetage des contenus générés par IA au titre de l’AI Act, et le débat sur la souveraineté numérique reste ouvert à Bruxelles. Une plateforme ouverte sous pavillon américain n’y sera pas traitée exactement comme une plateforme ouverte sous pavillon européen.
Clément Delangue affiche pour sa part une ambition chiffrée : permettre, selon ses mots, à 100 millions de créateurs d’IA de « posséder leur propre intelligence plutôt que de la louer ». L’objectif suppose un changement d’échelle en puissance de calcul que la plateforme, seule, n’était pas en mesure de financer.
Nvidia rachète Hugging Face pour 12,93 milliards de dollars, accord signé le 2 septembre 2026 et annoncé le lendemain. C’est la plus grosse cession jamais réalisée par des fondateurs français dans la tech, près de trois fois la valorisation de 4,5 milliards établie en 2023. Aucun fonds d’investissement français n’est au capital : l’écosystème national ne touchera pas les fruits de l’opération. Pour Nvidia, l’enjeu est industriel — verrouiller le point de passage de l’IA ouverte, dont chaque modèle exécuté localement consomme du matériel qu’il vend.
Questions fréquentes
Combien Nvidia paie-t-il pour Hugging Face ?
Le montant annoncé est de 12,93 milliards de dollars. L’accord a été signé le 2 septembre 2026 et rendu public le 3 septembre.
Qui a fondé Hugging Face ?
Trois Français : Clément Delangue, diplômé de l’ESCP et actuel dirigeant, ainsi que les polytechniciens Julien Chaumond, directeur technique, et Thomas Wolf. La société a été créée en 2016 à New York.
Pourquoi Nvidia s’intéresse-t-il à l’IA open source ?
Nvidia vend des processeurs graphiques. Les modèles ouverts, téléchargeables et exécutables localement, génèrent une demande matérielle en aval. Le groupe développe sa propre famille de modèles ouverts, Nemotron, et a constitué en mars 2026 une coalition avec Mistral et Perplexity, avant un accord à 7 milliards de dollars avec Poolside AI en août.
La French Tech profite-t-elle de cette vente ?
Très peu. Hugging Face est immatriculée aux États-Unis et aucun fonds d’investissement français ne figure à son capital. Seuls quelques business angels tricolores sont présents. Les premiers investisseurs institutionnels sont américains : Betaworks, A.Capital Ventures et Lux Capital.
Hugging Face va-t-elle rester une plateforme ouverte ?
C’est l’engagement pris par les deux groupes lors de l’annonce : la plateforme conserverait son indépendance opérationnelle et son ouverture, y compris sur la puissance de calcul mise à disposition.






