Crédit privé : les fonds américains se rassurent, la BCE garde l’œil sur la zone euro

Six mois après avoir vacillé, les grands fonds de crédit privé américains affichent des résultats trimestriels qui rassurent Wall Street. Mais la qualité de leurs portefeuilles continue de se dégrader. Et à Francfort, la BCE vient d'expliquer pourquoi la zone euro surveille ce marché de très près.

Facades de tours de bureaux, illustration credit prive

Six mois après avoir vacillé, les grands fonds de crédit privé américains affichent des résultats trimestriels qui rassurent Wall Street. Mais la qualité de leurs portefeuilles, elle, continue de se dégrader. Et à Francfort, la Banque centrale européenne vient d’expliquer noir sur blanc pourquoi la zone euro surveille ce marché de très près.

Sommaire

 

Crédit privé : un deuxième trimestre qui a stoppé l’hémorragie

Le crédit privé désigne les prêts accordés directement aux entreprises par des fonds d’investissement, sans passer par une banque ni par les marchés obligataires. Aux États-Unis, ce marché a une vitrine cotée : les BDC (Business Development Companies), des véhicules dont les actions s’échangent en Bourse et dont les résultats trimestriels servent de thermomètre à toute l’industrie.

Ce thermomètre est remonté. Après une zone de turbulences au premier trimestre 2026 qui avait fait redouter les prémices d’une crise financière, les publications du deuxième trimestre ont rassuré. Michael Kaye, analyste chez Bloomberg Intelligence, relève que « les premiers résultats du deuxième trimestre suggèrent que le contexte fondamental du secteur continue de s’améliorer », avec une pression qui s’atténue sur la valeur nette des actifs et des bénéfices qui se stabilisent.

Même tonalité chez les gérants. Jim Miller, qui codirige l’activité de prêts directs d’Ares Management aux États-Unis, souligne que la couverture des intérêts et les niveaux d’endettement de ses emprunteurs sont globalement conformes à la moyenne des cinq dernières années. Autrement dit : les entreprises financées continuent de payer.

Blue Owl, symbole d’un secteur qui a vacillé au printemps

Aucun acteur n’incarne mieux ce va-et-vient que Blue Owl Capital. En avril 2026, le gérant s’est retrouvé dans l’œil du cyclone : deux de ses fonds ont subi des demandes de rachat record, portant sur 20 % à 40 % de leurs encours. Deux facteurs se sont combinés. D’abord la forte exposition des fonds de crédit privé au secteur du logiciel, bousculé par l’irruption de l’intelligence artificielle. Ensuite l’ouverture de ces véhicules aux particuliers, nettement plus sensibles que les investisseurs institutionnels aux mouvements de panique.

Craig Packer, coprésident du fonds, décrit un retournement d’ambiance : après des spreads de crédit volatils et un sentiment de marché prudent en début d’année, « le contexte s’est normalisé » au deuxième trimestre, avec des écarts de taux qui se stabilisent et des perspectives de taux qui s’améliorent.

Les chiffres suivent, partiellement. Blue Owl Capital Corp. a porté son revenu net d’investissement à 36 cents par action au deuxième trimestre et ramené son effet de levier au plus bas depuis deux ans. Le gérant a par ailleurs racheté près de 90 millions de dollars d’actions pour soutenir un cours qui avait été quasiment divisé par deux en six mois. L’opération a fonctionné : le titre a repris près de 40 % depuis fin juin. Mais dans le même temps, la part des prêts douteux du portefeuille a continué de progresser, de 2 % à 2,8 %.

Des défauts au plus haut depuis 2017

C’est là que le tableau se brouille. La stabilisation des résultats ne s’accompagne pas d’une amélioration de la qualité du crédit — au contraire.

Selon Fitch Ratings, le taux de défaut du crédit privé se situait encore à un niveau record d’environ 6,1 % à fin juillet 2026, en légère hausse par rapport à fin juin (6 %). Du côté des BDC, la part des prêts classés « non-accrual » — ceux qui ne produisent plus d’intérêts — a atteint 2,8 % au deuxième trimestre chez les vingt plus grands véhicules, contre 2 % fin mars, d’après les données du fournisseur Solve reprises par le Financial Times. C’est le niveau le plus élevé depuis 2017. Le Wall Street Journal relève de son côté que les taux de prêts non performants chez Blue Owl Capital, Ares Management ou Blackstone ont atteint leur plus haut depuis 2021.

Indicateur Niveau Comparaison
Taux de défaut du crédit privé (Fitch) 6,1 % (fin juillet 2026) 6 % fin juin
Prêts « non-accrual », 20 plus grands BDC 2,8 % (T2 2026) 2 % fin mars — plus haut depuis 2017
Prêts douteux, portefeuille Blue Owl Capital Corp. 2,8 % 2 % au trimestre précédent
Taille du marché américain (BCE, fin 2024) ≈ 1 400 Md$, soit 4,7 % du PIB Subprime 2006 : 1 500 Md$, 10,9 % du PIB
Pertes bancaires simulées en zone euro (BCE) ≤ 1,3 % des fonds propres Scénario adverse à trois étages

BlackRock et KKR contraints de restructurer

Certains véhicules n’ont pas eu d’autre choix que la chirurgie lourde. TCP Capital Corp, géré par BlackRock, a cédé la moitié de son portefeuille de prêts à Pantheon, spécialiste du marché secondaire, et mandaté la banque d’affaires Keefe, Bruyette & Woods pour étudier d’autres ventes d’actifs ainsi que d’éventuels rapprochements.

Le véhicule de KKR, FS KKR Capital Corp, a lui aussi été fragilisé : rétrogradé en catégorie spéculative (« junk ») par Fitch et Moody’s au printemps, avec l’un des niveaux de prêts douteux les plus élevés du secteur, il a réduit son dividende à deux reprises. En mai, KKR a dû injecter 300 millions de dollars dans le fonds et racheter près de 150 millions de dollars de ses propres actions.

Ces opérations laissent des traces sur une industrie jusque-là en expansion continue. Comme le notent les analystes de Bloomberg Intelligence, les valorisations restent sous pression pendant que les investisseurs mesurent l’impact de l’incertitude géopolitique et de la hausse des rendements des bons du Trésor — un mouvement qui n’épargne pas l’Europe, où les taux français ont franchi le seuil des 4 %.

Ce que la BCE redoute vraiment pour la zone euro

Ces secousses américaines ont-elles de quoi inquiéter l’Europe ? La Banque centrale européenne a consacré à la question une étude spécifique dans sa Financial Stability Review de mai 2026. Sa conclusion est rassurante sur le fond, prudente sur la forme.

Sur le fond : l’exposition directe des institutions financières de la zone euro au crédit privé est limitée. Il est donc peu probable, écrit la BCE, que ce marché constitue à lui seul une source d’instabilité financière systémique aujourd’hui. Dans un scénario adverse à trois étages — défauts massifs dans le crédit privé, choc sévère sur le secteur du logiciel, puis réaction violente des marchés avec une chute de 30 % des actions —, les pertes des banques de la zone euro ne dépassent pas 1,3 % de leurs fonds propres totaux, grâce à la séniorité de leurs prêts et à la petite taille de leurs expositions.

Sur la forme, la BCE identifie un maillon plus faible : les assureurs et les fonds de pension, dont les expositions sont plus importantes et moins bien protégées dans la hiérarchie des créanciers. Ce sont eux qui subiraient les pertes de valorisation les plus lourdes en cas de contagion aux prêts à effet de levier, aux obligations à haut rendement et aux actions. La banque centrale nuance toutefois : ces investisseurs ont des horizons longs et un passif qui ne peut pas être retiré du jour au lendemain, ce qui les place en position d’absorber le choc.

« Il est peu probable que le crédit privé constitue à lui seul une source d’instabilité financière systémique à l’heure actuelle. »
— Banque centrale européenne, Financial Stability Review, mai 2026

La BCE prend aussi soin de désamorcer la comparaison qui circule depuis des mois. Le marché américain du crédit privé pesait environ 1 400 milliards de dollars fin 2024, soit 4,7 % du PIB américain. En valeur absolue, c’est comparable au segment des prêts subprime avant la crise de 2008 (1 500 milliards de dollars en 2006). Mais rapporté à l’économie, le subprime représentait presque le double : 10,9 % du PIB. Surtout, l’effet de levier du crédit privé est faible et son financement essentiellement de long terme, donc peu exposé au risque de retrait brutal.

Crédit privé et IA : le vrai point de vigilance

Là où la BCE se montre nettement plus circonspecte, c’est sur trois évolutions récentes.

La première est l’opacité du marché. Les défauts survenus depuis l’automne 2025 — l’équipementier automobile First Brands et le prêteur automobile subprime Tricolor — ont montré avec quelle facilité une entreprise peut accumuler un endettement excessif dans un secteur où l’information circule mal. La BCE plaide pour une définition harmonisée du crédit privé au niveau mondial et pour combler les lacunes de données, faute de quoi les expositions réelles risquent d’être sous-estimées.

La deuxième est l’ouverture au grand public. Les nouveaux véhicules « semi-ouverts », qui autorisent des rachats à intervalles réguliers, créent un décalage entre la liquidité promise aux épargnants et celle des prêts détenus en portefeuille. L’épisode Blue Owl d’avril a montré ce que cela donne en pratique.

La troisième, et sans doute la plus structurante, est le rôle croissant du crédit privé dans le financement de l’intelligence artificielle. Les gains de productivité et les revenus futurs attendus de ces investissements restent très incertains. Si les expositions continuaient de croître rapidement et que les flux de trésorerie liés à l’IA décevaient, prévient la BCE, le crédit privé pourrait devenir une source de risque de crédit bien plus matérielle et un amplificateur de tensions pour les institutions financières européennes.

Le sujet n’est plus seulement académique : en juillet 2026, le Comité européen du risque systémique a fait savoir qu’il examinait les risques que le crédit privé fait peser sur les banques et l’économie de la région. Un mouvement qui s’inscrit dans une séquence plus large de resserrement prudentiel en Europe, dont témoigne aussi la réforme bancaire engagée par la Suisse.

Pour les fonds américains, l’inconnue du second semestre reste la même : le retour des opérations à financer. Sans reprise du flux de transactions, la stabilisation du deuxième trimestre restera un répit plutôt qu’un redémarrage.

L’essentiel à retenir

Les fonds de crédit privé américains ont stabilisé leurs résultats au deuxième trimestre 2026, mais la qualité de leurs portefeuilles continue de se dégrader : 6,1 % de taux de défaut selon Fitch et 2,8 % de prêts non productifs chez les vingt plus grands BDC, un plus haut depuis 2017. Pour la zone euro, la BCE conclut dans sa revue de mai 2026 que l’exposition directe reste limitée et les pertes bancaires contenues sous 1,3 % des fonds propres. Le vrai point de vigilance est ailleurs : l’opacité du marché, son ouverture aux particuliers et son rôle grandissant dans le financement de l’IA.

 

Questions fréquentes sur le crédit privé

Qu’est-ce que le crédit privé ?

Le crédit privé désigne les prêts accordés directement à des entreprises par des fonds d’investissement, sans intermédiation bancaire ni émission obligataire publique. Aux États-Unis, une partie de ce marché est visible via les BDC, des fonds cotés en Bourse qui pratiquent le prêt direct.

Le crédit privé peut-il déclencher une crise financière en Europe ?

Selon la Financial Stability Review de mai 2026 de la BCE, c’est peu probable en l’état : l’exposition directe des institutions financières de la zone euro reste limitée et, dans un scénario adverse, les pertes des banques ne dépasseraient pas 1,3 % de leurs fonds propres. Les assureurs et fonds de pension sont les plus exposés aux effets de second tour.

Pourquoi compare-t-on le crédit privé aux subprimes ?

Parce que les deux marchés atteignent une taille nominale voisine : environ 1 400 milliards de dollars pour le crédit privé américain fin 2024, contre 1 500 milliards pour le subprime en 2006. Mais rapporté au PIB, le subprime pesait 10,9 % contre 4,7 % aujourd’hui, avec un effet de levier bien plus élevé et un financement bien plus court.

Quel lien entre crédit privé et intelligence artificielle ?

Les fonds de crédit privé sont fortement exposés au secteur du logiciel, bousculé par l’IA, et financent de plus en plus de projets liés à l’intelligence artificielle. La BCE souligne que les revenus attendus de ces investissements restent très incertains : une déception sur ces flux de trésorerie rendrait le risque de crédit nettement plus matériel.