Marges de raffinage : pourquoi les raffineurs gagnent sept fois plus qu’en février

Le baril n'explique pas tout. Entre février et septembre, l'écart entre le brut et les produits raffinés a été multiplié par sept en Europe. C'est là que se joue l'essentiel des 2,39 euros du litre de gazole — et c'est ce que la distribution reproche aux raffineurs.

Colonnes de distillation et bacs de stockage d'une raffinerie de pétrole au crépuscule
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Marge de raffinage : 281 euros la tonne, sept fois le niveau de février

Vendredi 18 septembre 2026, le litre de gazole s’affichait en moyenne à 2,39 euros et le SP95-E10 à 2,17 euros dans plus de 9 000 stations-service françaises, selon les calculs de l’Agence France-Presse. Soit +39 % et +26 % par rapport au 27 février, veille du déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Un record.

Le baril de brent n’explique pas seul cette envolée. L’écart entre le prix du pétrole brut et celui des produits raffinés — ce que les professionnels appellent la marge de raffinage — s’est creusé dans des proportions inédites. Sur les onze premiers jours de septembre, l’indicateur de l’administration française la situe à 281 euros la tonne sur le marché européen, contre 41 euros en février. Presque sept fois plus.

La distribution s’en est saisie. Le 15 septembre, Michel-Édouard Leclerc, président du groupement E. Leclerc, désignait les raffineurs comme les grands « profiteurs » de la séquence. Le même jour, Dominique Schelcher, PDG de Coopérative U, jugeait ces marges « stratosphériques ». Les deux sont distributeurs de carburant, pas raffineurs — l’argument est intéressé, il n’est pas pour autant inexact.

Comment se forme une marge de raffinage

Le raffinage est une activité de transformation prise en étau entre deux marchés distincts. En amont, celui du pétrole brut, coté en barils. En aval, celui des produits finis — essence, gazole, kérosène — cotés à la tonne, avec Rotterdam comme place de référence pour l’Europe.

La marge est l’écart entre les deux. Plus le prix de vente des produits raffinés monte vite par rapport au cours du brut, plus le raffineur encaisse. À l’inverse, quand le brut grimpe et que les produits finis suivent mal, la marge s’effondre — et elle peut devenir négative. Une partie seulement de cette marge est du profit : elle doit d’abord couvrir les coûts fixes très lourds d’un outil industriel qui ne s’arrête pas.

« Le raffinage est coincé entre deux marchés qui déterminent sa marge, celui du pétrole brut et celui des produits raffinés. C’est le type même d’activité où la marge peut être extrêmement variable. »

— Philippe Chalmin, professeur émérite d’histoire économique, Université Paris-Dauphine-PSL

C’est ce qui distingue ce maillon des autres. Un producteur de brut encaisse la hausse du baril presque mécaniquement. Un distributeur travaille sur une marge de quelques centimes au litre, très stable. Le raffineur, lui, oscille entre années déficitaires et trimestres exceptionnels. Nous sommes dans le second cas.

Ce n’est pas le brut qui manque, ce sont les produits finis

La démultiplication de la marge tient à une tension d’offre qui porte spécifiquement sur les produits raffinés, et non sur la matière première. Le marché anticipe une raréfaction de l’essence et du gazole, parce que les capacités de transformation sont contraintes.

Deux conflits y contribuent. Au Moyen-Orient, la guerre déclenchée le 28 février a rendu le transit par le détroit d’Ormuz extrêmement périlleux : en août, malgré des flux de contournement, les exportations de produits raffinés depuis le golfe Arabo-Persique étaient inférieures de près de 60 % à leur niveau de février, selon l’Agence internationale de l’énergie — un recul plus marqué que celui du brut lui-même. En Europe de l’Est, les frappes de drones ukrainiens sur des raffineries russes ont poussé Moscou à restreindre ses exportations.

Le résultat se lit dans les volumes mondiaux traités : 81,4 millions de barils par jour en août 2026, soit environ 4,2 millions de moins qu’un an plus tôt, d’après l’AIE, avec des baisses réparties entre le Moyen-Orient, la Russie et les économies asiatiques importatrices de brut.

L’incertitude sur la durée aggrave le mouvement. Les réparations d’une unité de raffinage endommagée peuvent prendre quelques semaines — ou plusieurs années. Tant que le marché ne sait pas, il paie une prime de rareté.

La France, importatrice nette et donc exposée

La France est mal placée pour amortir ce choc. Elle a perdu les trois quarts de ses raffineries en un demi-siècle : il en reste six en métropole. Elle importe aujourd’hui la moitié du gazole qu’elle consomme.

Indicateur Février 2026 Septembre 2026
Marge de raffinage européenne 41 €/tonne 281 €/tonne
Gazole à la pompe (moyenne France) 1,72 €/L (27 février) 2,39 €/L (18 septembre)
SP95-E10 à la pompe 1,72 €/L (27 février) 2,17 €/L (18 septembre)
Exportations de produits raffinés du Golfe Base 100 ≈ 40 (−60 %)

Marges : indicateur de l’administration française, moyenne des onze premiers jours de septembre. Prix à la pompe : calculs AFP sur plus de 9 000 stations ; les niveaux de février sont reconstitués à partir des variations publiées (+39 % sur le gazole, +26 % sur le SP95-E10).

Cette dépendance a une géographie précise : en 2025, près d’un tiers des importations françaises de gazole venait d’Arabie saoudite, du Koweït et des Émirats arabes unis, selon le Comité professionnel du pétrole. Autrement dit, des pays dont les exportations transitent par la zone la plus perturbée du globe.

TotalEnergies, seul groupe intégré sur les trois maillons

Un acteur traverse toute la chaîne : TotalEnergies produit du brut à l’étranger, le raffine — notamment dans ses trois complexes français — puis distribue le carburant dans ses stations. Cette intégration lui permet de plafonner volontairement le litre de gazole à 2,25 euros et celui d’essence à 1,99 euro dans son réseau français.

Elle explique aussi la sensibilité politique du dossier. Le segment raffinage-chimie du groupe a dégagé un résultat opérationnel net de 3,4 milliards de dollars au premier semestre 2026, tous pays confondus — quasiment quintuplé d’une année sur l’autre. Communistes et Insoumis militent pour un blocage des marges.

La major oppose à cet argument la volatilité structurelle de l’activité, rappelant avoir enregistré six exercices déficitaires sur le raffinage français au cours des dix dernières années. Le 17 juin, devant la commission des finances de l’Assemblée nationale, son PDG Patrick Pouyanné avait qualifié de « jamais vu » l’impact de la crise d’Ormuz sur les produits raffinés, plus fort que sur le brut.

Bruxelles surveille, mais n’enquête pas

Le ministre de l’Économie Roland Lescure a écrit à la Commission européenne pour réclamer une enquête dans les raffineries du continent, afin d’écarter tout soupçon d’abus. La Commission indique surveiller attentivement le fonctionnement concurrentiel des marchés à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement en produits pétroliers raffinés. Elle précise dans le même temps qu’aucune enquête formelle n’est en cours sur le secteur européen du raffinage.

La nuance est de taille. Une marge élevée n’est pas, en soi, la preuve d’une entente : elle peut résulter d’un déséquilibre réel entre l’offre et la demande, ce qui est manifestement le cas ici. Démontrer un abus supposerait d’établir une restriction volontaire de l’offre — un tout autre niveau de preuve.

Pour l’automobiliste européen, la mécanique est de toute façon la même : tant que les capacités de raffinage resteront contraintes, la prime se paiera à la pompe, quel que soit le cours du baril.

L’essentiel à retenir

La marge de raffinage européenne atteint 281 euros la tonne début septembre 2026, contre 41 euros en février : c’est là, et non dans le cours du baril seul, que se joue l’essentiel de la hausse des prix à la pompe. La cause est une pénurie de capacités de transformation — exportations de produits raffinés du Golfe en recul de près de 60 %, débits mondiaux à 81,4 Mb/j en août, soit 4,2 Mb/j de moins qu’un an plus tôt. La France, qui importe la moitié de son gazole avec six raffineries restantes, y est particulièrement exposée. La Commission européenne surveille le marché mais n’a ouvert aucune enquête formelle.

 

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la marge de raffinage exactement ?

C’est l’écart entre le prix de vente des produits finis (essence, gazole, kérosène), cotés à la tonne sur le marché de Rotterdam pour l’Europe, et le coût du pétrole brut qui a servi à les produire. Une partie de cette marge couvre les coûts fixes de l’outil industriel ; seul le solde constitue un profit.

Pourquoi la marge de raffinage a-t-elle été multipliée par sept ?

Parce que la tension d’offre porte sur les produits raffinés et non sur le brut. Les capacités de transformation sont contraintes : raffineries endommagées par des frappes de drones, transit très risqué par le détroit d’Ormuz, restrictions d’exportation russes. Le marché paie une prime de rareté sur les produits finis.

Les raffineurs sont-ils responsables de la hausse des prix à la pompe ?

Ils en captent une part importante, mais une marge élevée résulte ici d’un déséquilibre réel entre offre et demande. La Commission européenne surveille le marché sans avoir ouvert d’enquête formelle : démontrer un abus supposerait d’établir une restriction volontaire de l’offre.

Combien reste-t-il de raffineries en France ?

Six en métropole, après la perte des trois quarts du parc en un demi-siècle. La France importe désormais la moitié du gazole qu’elle consomme, dont près d’un tiers, en 2025, provenait d’Arabie saoudite, du Koweït et des Émirats arabes unis.

Pourquoi TotalEnergies plafonne-t-il ses prix à la pompe ?

Le groupe est intégré sur les trois maillons — production, raffinage, distribution — ce qui lui permet d’absorber dans ses stations une partie de la marge captée en amont. Le plafond est fixé à 2,25 euros le litre de gazole et 1,99 euro celui d’essence dans son réseau français.