Stocks de gaz en Europe : à 57,1 % de remplissage, le continent aborde l’hiver au plus bas depuis 2009

À trois mois de l'hiver, les réserves de gaz européennes n'ont jamais été aussi peu garnies depuis le début des relevés. Le blocage du détroit d'Ormuz a fait doubler les prix et découragé les acheteurs. L'Europe entre dans la saison de chauffe sans filet — et sans les moyens budgétaires de 2022.

Site de stockage de gaz naturel en Europe
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Des stocks de gaz au plus bas depuis le début des relevés

Le chiffre a de quoi inquiéter les gestionnaires de réseau européens : au début du mois d’août 2026, les capacités de stockage souterrain de l’Union européenne n’étaient remplies qu’à 57,1 %, selon les données de Gas Infrastructure Europe. C’est le niveau le plus faible jamais observé à cette date depuis que l’organisme publie ses relevés, en 2009. À la même période, la moyenne des cinq dernières années s’établit autour de 74 %.

En volume, le constat est identique. Les réserves européennes atteignent 645,4 TWh, soit le plus bas niveau à cette période de l’année depuis 2021 — l’été où les livraisons russes par gazoduc avaient commencé à se réduire, quelques mois avant l’invasion de l’Ukraine et la crise énergétique qui s’en est suivie.

Or l’été est précisément la fenêtre de reconstitution : c’est parce qu’on ne chauffe pas que les opérateurs injectent. Il reste environ trois mois avant que les thermostats européens ne remontent, et le retard accumulé depuis le printemps ne se rattrape pas en quelques semaines.

Ormuz : le prix du gaz a doublé, l’incitation à stocker s’est évaporée

L’explication tient d’abord à la géopolitique. Le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du gaz naturel liquéfié mondial, a fait décoller les cotations. Sur le marché néerlandais, référence du gaz en Europe, le mégawattheure s’échange désormais autour de 60 euros, contre une trentaine d’euros avant le déclenchement du conflit iranien.

Mécaniquement, le calcul des fournisseurs s’est inversé. Acheter aujourd’hui des molécules à 60 euros pour les livrer cet hiver n’a de sens que si l’on anticipe des prix encore plus élevés en janvier. Beaucoup d’opérateurs font le pari inverse : celui d’une reprise progressive des exportations moyen-orientales à l’automne, qui leur permettrait de se fournir moins cher en septembre et octobre. C’est un pari — et il engage la sécurité d’approvisionnement de tout un continent.

Le sujet n’est pas nouveau : dès mars 2026, les stocks européens étaient tombés à 30 % de remplissage en sortie d’hiver, et les prix du gaz et du pétrole n’ont jamais retrouvé leur niveau d’avant-guerre. Le retard de remplissage de cet été est la conséquence directe de cet enchaînement.

« Pour l’Europe, c’est le début d’une deuxième crise gazière en cinq ans. Mais à la différence de 2022, l’Europe n’a plus d’argent et ne pourra subventionner ni les ménages ni les industriels. »

— Thierry Bros, expert énergie et professeur à Sciences Po

L’objectif européen de 90 % au 1er novembre s’éloigne

Adopté en 2022 après le choc russe, le règlement européen sur le stockage fixe un objectif de 90 % de remplissage au 1er novembre. Bruxelles a déjà assoupli la cible cette année, en demandant aux capitales de viser 80 % « en cas de conditions difficiles » et en autorisant certains États membres à ne remonter qu’à 70 %, précisément pour éviter que tous se ruent au même moment sur le marché et fassent flamber les prix.

Même ainsi, l’exercice reste rude. L’agence européenne de coopération des régulateurs de l’énergie (ACER) estimait en juillet que les importations de GNL devraient progresser d’environ 13 % par rapport à 2025 pour atteindre les 90 %. Un objectif de 80 % resterait, lui, accessible avec les volumes importés l’an dernier. Or les injections restent en deçà à la fois de la moyenne décennale et du rythme de l’an passé.

Le retrait progressif du gaz russe complique encore l’équation. Les importations par gazoduc sous contrats de court terme sont interdites dans l’Union depuis juin, dans le cadre du calendrier de sortie voté par les Vingt-Sept.

Indicateur Niveau début août 2026 Référence
Taux de remplissage UE 57,1 % Environ 74 % en moyenne sur 5 ans
Volume stocké 645,4 TWh Plus bas depuis 2021
Prix du gaz (marché néerlandais) Environ 60 €/MWh Environ 30 €/MWh avant le conflit
Objectif réglementaire 90 % au 1er novembre Assoupli à 80 %, voire 70 %
Part du GNL mondial passant par Ormuz Environ 20 %

La Chine, concurrente directe sur les cargaisons de GNL

C’est la principale différence avec 2022. Il y a quatre ans, l’Europe avait pu détourner vers ses terminaux méthaniers des cargaisons initialement destinées à l’Asie, en payant le prix fort. Cette fois, la Chine est elle-même frappée par la fermeture d’Ormuz : elle a autant besoin que l’Europe de sécuriser ses approvisionnements, et elle en a désormais davantage les moyens.

La concurrence pour les méthaniers du bassin atlantique s’annonce donc frontale. Les acheteurs asiatiques ont déjà accru leurs importations en provenance de cette zone au printemps pour compenser la perte des volumes du Golfe, au détriment des flux vers l’Europe.

Plusieurs pays européens affichent des niveaux de stockage particulièrement dégradés : la Belgique, les Pays-Bas, la Lettonie, la Bulgarie, l’Allemagne et la Slovaquie figurent parmi les plus exposés. Berlin, premier marché gazier du continent, pourrait être contraint d’intervenir directement pour encourager le remplissage — quitte à acheter cher.

Vers une contagion aux prix de l’électricité ?

En 2022, la flambée du gaz avait entraîné celle de l’électricité, les centrales à gaz fixant le prix marginal sur le marché de gros. Le scénario n’est pas mécaniquement appelé à se reproduire, du moins pas partout.

La France dispose cette année d’un parc nucléaire qui tourne à plein régime, là où la disponibilité des réacteurs était fortement dégradée en 2022 par le phénomène de corrosion sous contrainte. Le risque de contagion y paraît donc contenu. Il n’en va pas de même pour l’Allemagne et l’Italie, dont les mix électriques restent nettement plus dépendants du gaz — et qui absorberont directement toute nouvelle hausse.

Au-delà de la facture des ménages, c’est l’industrie qui inquiète. La chimie européenne, gros consommateur de gaz à la fois comme énergie et comme matière première, a déjà vu plusieurs sites fermer depuis 2022. Une nouvelle vague de prix élevés, sans les amortisseurs budgétaires déployés à l’époque, prolongerait ce mouvement.

L’essentiel à retenir

Les stockages de gaz européens sont remplis à 57,1 % début août 2026, soit 645,4 TWh — le niveau le plus bas relevé à cette date depuis 2009. Le blocage du détroit d’Ormuz a porté le prix du mégawattheure autour de 60 euros, décourageant les achats d’avance. L’échéance décisive est le 1er novembre, date à laquelle le règlement européen fixe un objectif de 90 % de remplissage, déjà assoupli à 80 %, voire 70 % pour certains États. Pour les industriels européens comme pour les ménages, le paramètre à surveiller cet automne n’est pas le thermomètre mais le nombre de méthaniers que l’Europe parviendra à détourner de l’Asie.

 

Questions fréquentes

À combien sont remplis les stocks de gaz en Europe ?

Au début du mois d’août 2026, les capacités de stockage souterrain de l’Union européenne étaient remplies à 57,1 %, soit 645,4 TWh, selon Gas Infrastructure Europe. C’est le taux le plus faible relevé à cette période depuis 2009.

Pourquoi les stocks de gaz européens sont-ils si bas ?

Le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du GNL mondial, a fait doubler les prix du gaz en Europe, de 30 à environ 60 euros le mégawattheure. À ce niveau, les fournisseurs n’ont plus d’intérêt économique à acheter à l’avance et parient sur une détente des prix à l’automne.

Quel est l’objectif européen de remplissage des stockages ?

Le règlement adopté en 2022 fixe un objectif de 90 % de remplissage au 1er novembre. Pour 2026, la Commission a demandé aux États membres de viser 80 % en cas de conditions difficiles, avec une tolérance jusqu’à 70 % pour certains pays afin d’éviter des achats de panique.

Les prix de l’électricité vont-ils augmenter en France ?

Le risque de contagion apparaît plus limité en France qu’ailleurs : le parc nucléaire produit à plein régime, contrairement à 2022. L’Allemagne et l’Italie, dont la production électrique dépend davantage du gaz, sont beaucoup plus exposées.