Auchan en Russie : Moscou confisque les actifs du distributeur, de Leroy Merlin et de Nestlé

Quatre ans à construire des cloisons juridiques pour protéger leurs magasins russes. Un décret signé le 17 septembre a suffi à tout emporter. Auchan, l'ex-Leroy Merlin, Nestlé et FM Logistic passent sous le contrôle d'une société-écran d'un seul salarié.

Employée d'un hypermarché en Russie poussant un rolls de marchandises dans une allée
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Auchan en Russie : ce que change le décret du 17 septembre

Le texte est tombé tard dans la soirée du jeudi 17 septembre 2026, publié sur le portail russe des actes juridiques officiels. Il place sous « administration temporaire » les actifs russes de quatre groupes européens : le distributeur français Auchan, l’ex-Leroy Merlin devenu Lemana Pro, le suisse Nestlé et des filiales du logisticien français FM Logistic.

Juridiquement, l’administration temporaire n’est pas une nationalisation. Elle ne transfère pas la propriété : elle transfère le contrôle. L’actionnaire reste inscrit au registre, mais il perd la main sur la gestion, sur la trésorerie et sur toute décision de cession. Dans les précédents russes, cette étape a presque toujours précédé une revente à prix fortement décoté à un acquéreur proche du pouvoir.

Interrogés par la presse française, les porte-parole d’Auchan et de Leroy Merlin n’ont pas commenté. La filiale russe d’Auchan a indiqué avoir demandé des « clarifications ». Nestlé a déclaré prendre acte du décret et évaluer ses options. Le Quai d’Orsay et Bercy ont publié un communiqué conjoint dénonçant une mise sous administration provisoire « sans justification » et appelant Moscou à revenir sur sa décision.

LEV Management, la société-écran qui hérite du dossier

Le bénéficiaire désigné du transfert s’appelle LEV Management. Jusqu’au 17 septembre, personne n’en avait entendu parler. Les médias russes en exil, qui ont fouillé les registres de commerce, décrivent une microentreprise récente, sans activité connue, dont les propriétaires réels ne sont pas identifiables.

Elle n’emploie qu’une seule personne : son dirigeant, Andreï Kraiouchkine, dont le profil correspond à celui d’un haut fonctionnaire du ministère de l’intérieur russe. Aucune expérience de la grande distribution, aucune du bricolage, aucune de l’agroalimentaire. Détail qui dit tout du montage : les statuts de la société prévoient qu’un acquéreur peut la racheter et remplacer son dirigeant le jour même.

Autrement dit, LEV Management n’est pas un gestionnaire. C’est un guichet de transfert — un véhicule conçu pour détenir provisoirement des actifs et les faire changer de mains en une signature.

« Bien entendu, l’un des facteurs pris en compte pour cette décision est le fait qu’il s’agit de pays inamicaux. »

— Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin

Quatre ans de contorsions juridiques annulées d’un trait

Ce qui frappe, dans le dossier Auchan Russie, c’est l’inutilité rétrospective de la stratégie de protection. Depuis février 2022, les deux enseignes de la galaxie Mulliez avaient tout fait pour se mettre hors d’atteinte.

Groupe Montage depuis 2022 Statut après le décret
Auchan Entité russe autonome, opérant indépendamment depuis 2022 Sous administration temporaire
Leroy Merlin (Adeo) Actifs cédés au management local en 2023, enseigne rebaptisée Lemana Pro, holding à Dubaï Sous administration temporaire
Nestlé Maintien des activités, groupe suisse non membre de l’UE Sous administration temporaire
FM Logistic Filiales russes, entrepôts Sous administration temporaire

Sur le papier, les entités visées sont russes, pas françaises. Cela n’a rien changé. Le décret raisonne en origine du capital et en nationalité de l’actionnaire ultime, pas en droit des sociétés. Le cas Nestlé l’illustre à l’envers : la Suisse n’est pas membre de l’Union européenne, mais elle a aligné ses sanctions sur celles de Bruxelles — ce qui suffit à la faire entrer dans la catégorie des « pays inamicaux ».

Cette catégorie n’a d’ailleurs rien d’automatique. Le distributeur allemand Metro continue d’opérer en Russie sans difficulté majeure, alors même que la relation Moscou-Berlin est nettement plus tendue que la relation Moscou-Paris. La sélection des cibles relève de l’arbitrage politique, pas d’une règle.

Une vingtaine de précédents depuis 2023

Le mécanisme n’est pas neuf. Il remonte à un premier oukase de 2023 autorisant le placement sous administration temporaire des avoirs détenus par des intérêts de pays « non amicaux ». Depuis, près de 25 entreprises occidentales ont vu leurs actifs russes saisis selon ce schéma.

Le cas d’école est celui de Danone : usines saisies par l’État russe, puis revendues à un neveu du dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov. Les brasseries du danois Carlsberg et les sites du fabricant de laine de roche Rockwool ont suivi le même chemin. À chaque fois, la cession s’est faite très en dessous de la valeur des actifs, sans recours possible.

Pour un directeur financier européen, la conséquence comptable est brutale : une fois l’administration temporaire prononcée, la filiale sort du périmètre de consolidation et la valeur nette comptable est passée en perte. Le préjudice ne se mesure pas au prix de revente — il se mesure à la totalité de l’actif.

Le vrai enjeu : les actifs russes gelés en Europe

Réduire l’affaire à une opération de prédation manquerait l’essentiel. Le calendrier compte. Le décret arrive au moment où les capitales européennes relancent le projet de mobiliser les avoirs de la banque centrale russe gelés dans l’Union — de l’ordre de 200 milliards d’euros — pour financer l’aide à l’Ukraine.

Dans cette lecture, la confiscation des actifs occidentaux en Russie n’est pas une fin : c’est la constitution d’un gage. Selon l’analyse de Pyotr Mironenko, cofondateur du média économique russe en exil The Bell, Moscou se prépare à la seule mesure de rétorsion crédible dont il dispose, et le placement sous administration externe d’entreprises françaises détenant au moins 600 milliards de roubles — environ 6 milliards d’euros — d’actifs augmente le volume disponible pour un futur échange.

Il y a enfin une dimension logistique et sécuritaire assumée. Auchan, Lemana Pro et FM Logistic partagent une caractéristique : ils exploitent de vastes entrepôts répartis sur l’ensemble du territoire russe. Dans une économie de guerre, cette infrastructure de stockage et de distribution vaut autant que les magasins eux-mêmes.

Ce que Paris peut faire — et ne peut pas faire

Les leviers de la diplomatie française sont minces. Un communiqué conjoint des Affaires étrangères et de l’Économie a été publié ; il n’engage aucune contrainte. Les voies de recours en droit russe sont théoriques : aucune des entreprises frappées depuis 2023 n’a obtenu la restitution de ses actifs.

Restent l’arbitrage international, dont l’exécution contre l’État russe est quasi impossible aujourd’hui, et la négociation globale — celle qui lierait, un jour, le sort des avoirs russes gelés en Europe à celui des actifs occidentaux saisis en Russie. C’est très exactement le scénario auquel le Kremlin paraît se préparer.

Pour les groupes européens encore présents en Russie, le message du 17 septembre est sans ambiguïté : aucun montage juridique, aussi élaboré soit-il, ne protège un actif que l’État russe décide de prendre.

L’essentiel à retenir

Un décret signé le 17 septembre 2026 place les actifs russes d’Auchan, de l’ex-Leroy Merlin, de Nestlé et de FM Logistic sous administration temporaire, au profit d’une société-écran inconnue, LEV Management. Les montages de séparation juridique construits depuis 2022 n’ont offert aucune protection. Près de 25 groupes occidentaux ont déjà subi ce sort depuis 2023, presque toujours suivi d’une revente décotée à un proche du pouvoir. L’enjeu de fond dépasse ces quatre entreprises : Moscou se constitue un gage face au projet européen de mobiliser les 200 milliards d’euros d’avoirs russes gelés dans l’Union.

 

Questions fréquentes

Auchan a-t-il perdu ses magasins en Russie ?

Pas au sens de la propriété : le décret place les actifs sous administration temporaire, ce qui transfère le contrôle de la gestion, pas le titre de propriété. Mais dans les précédents russes depuis 2023, cette étape a systématiquement précédé une revente à un acquéreur proche du régime, sans recours pour l’actionnaire d’origine.

Que signifie « administration temporaire » dans le droit russe ?

C’est un dispositif créé par un décret de 2023 qui permet à l’État russe de confier à un administrateur désigné la gestion des avoirs détenus par des intérêts de pays qualifiés de « non amicaux ». L’actionnaire reste formellement propriétaire mais perd tout pouvoir de décision et de cession.

Pourquoi Nestlé, entreprise suisse, est-il visé ?

La Suisse n’est pas membre de l’Union européenne, mais elle a aligné ses sanctions sur celles de Bruxelles après février 2022. Or Moscou définit les « pays inamicaux » par les sanctions prises à son encontre, pas par l’appartenance à l’UE.

Qu’est-ce que Lemana Pro ?

C’est le nom sous lequel opère en Russie l’ancien réseau Leroy Merlin. Adeo, le groupe français propriétaire de l’enseigne, a cédé ses actifs russes au management local en 2023 ; celui-ci a créé une société installée à Dubaï et rebaptisé les magasins.

Combien d’entreprises occidentales ont déjà été concernées ?

Près de 25 depuis l’oukase de 2023, parmi lesquelles Danone, dont les usines ont été revendues à un proche du dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov, ainsi que les danois Carlsberg et Rockwool.