Robot humanoïde : derrière la vitrine chinoise, c’est le bras robotisé qui gagne la partie

Des bipèdes qui courent des marathons, dansent ou pratiquent le kung-fu : la Chine inonde les réseaux d'images de ses robots humanoïdes, et Pékin entretient soigneusement cette vitrine. Derrière le spectacle, les chiffres racontent une tout autre histoire industrielle.

Bras robotisés industriels sur une ligne de production en Chine

Des bipèdes qui courent des marathons, dansent ou pratiquent le kung-fu : la Chine inonde les réseaux d’images de ses robots humanoïdes, et Pékin entretient soigneusement cette vitrine. Derrière le spectacle, les chiffres racontent une tout autre histoire industrielle — et beaucoup moins photogénique.

Sommaire

Robot humanoïde : 140 fabricants pour une vitrine nationale

L’écosystème chinois du robot humanoïde est devenu foisonnant en très peu de temps. En 2025, le pays comptait plus de 140 fabricants produisant plus de 330 modèles, selon le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information. XPeng, UBTech, Unitree Robotics, AgiBot, EngineAI, Galbot, Leju, Fourier : la liste ressemble à celle du véhicule électrique chinois il y a dix ans, avant la consolidation brutale du secteur.

La comparaison est probablement la bonne. Comme dans l’automobile électrique, il ne devrait rester qu’une poignée d’acteurs significatifs à l’horizon de la décennie. Unitree, connue du grand public pour ses chiens robots, fait figure de survivante désignée : l’entreprise de Hangzhou a ouvert les souscriptions de son introduction à la Bourse de Shanghai le 10 août 2026, avec l’objectif de lever environ 6,1 milliards de yuans — de l’ordre de 900 millions de dollars — destinés à financer sa recherche et développement.

Les industriels eux-mêmes assument la dimension d’image. XPeng, constructeur cantonais de voitures électriques en pleine expansion internationale, expose à chaque salon automobile son humanoïde Iron, dont il revendique un anthropomorphisme poussé délibérément à l’extrême pour en faciliter l’acceptation.

Des volumes de vente encore minuscules

Le décalage entre la notoriété et le marché réel est spectaculaire. En 2025, un peu plus de 13 000 robots humanoïdes ont été livrés sur le marché chinois — l’équivalent d’une demi-journée de production d’un constructeur automobile de taille moyenne.

Indicateur (Chine, 2025) Valeur
Fabricants de robots humanoïdes plus de 140
Modèles commercialisés plus de 330
Robots humanoïdes livrés un peu plus de 13 000
Livraisons AgiBot 5 168 unités
Livraisons Unitree 4 200 unités
Robots industriels produits 773 074 unités (+28,0 %)

Sources : ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information, Bureau national des statistiques de Chine, données de livraisons sectorielles.

Les deux leaders, AgiBot et Unitree, ont livré respectivement 5 168 et 4 200 unités sur l’année — pour l’essentiel à des entreprises d’État, des universités et quelques acheteurs technophiles. On est très loin d’un déploiement industriel de masse : il s’agit encore d’un marché de démonstration, financé en partie par la commande publique.

« Un non-sens économique » : la forme humaine en question

La pertinence industrielle de la forme humaine est précisément ce que contestent plusieurs spécialistes. Interrogé par Le Monde, Raja Chatila, professeur émérite à Sorbonne Université et spécialiste de robotique et d’éthique des technologies, s’interroge sur l’intérêt réel d’un bipède en atelier : en usine, un robot humanoïde est plus fragile, plus petit, incapable de porter des charges lourdes, et susceptible de tomber en abîmant ce qu’il transporte. Deux bras, une caméra et un support à roues suffisent, résume-t-il.

Le même expert rappelle un précédent instructif : le robot Asimo de Honda, déployé en 2000, n’a jamais trouvé d’utilité industrielle et a fini par être abandonné — non sans laisser derrière lui un imaginaire durable de la machine à notre image.

« Concevoir un humanoïde complexe et polyvalent pour faire la vaisselle, alors que le lave-vaisselle existe, puis pour saisir un aspirateur alors qu’il existe des robots aspirateurs discrets, capables de passer sous les meubles, pour moins de 200 euros, est un non-sens économique. »

— Raja Chatila, professeur émérite à Sorbonne Université, cité par Le Monde (14 août 2026)

L’argument le plus solide en faveur de l’humanoïde se déplace donc du hangar vers le domicile : c’est là, dans un environnement conçu par et pour l’humain, que la morphologie cesse d’être un gadget pour devenir un atout fonctionnel — assistance aux personnes âgées ou dépendantes, accompagnement du soin. Mais l’objection économique demeure : cette clientèle est par définition constituée de personnes qui ne travaillent plus, donc au pouvoir d’achat contraint. Le marché est étroit dès le départ.

Le bras robotisé, lui, avance à bas bruit

Pendant que les caméras filment des bipèdes, la véritable bascule industrielle se joue sur un équipement beaucoup moins spectaculaire. La Chine a produit 773 074 robots industriels en 2025, en hausse de 28,0 % sur un an selon le Bureau national des statistiques. Un bras robotisé qui soude, colle ou assemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre dégage une rentabilité que nul humanoïde n’approche aujourd’hui.

Le changement le plus lourd de conséquences pour l’industrie européenne n’est pas ce volume, mais la nationalité des fournisseurs. En 2024, les fabricants chinois détenaient 57 % de leur marché domestique, contre 47 % un an plus tôt : les acteurs étrangers — historiquement allemands et japonais — sont désormais minoritaires chez leur premier client mondial, sur un segment qu’ils dominaient sans partage. La Chine passe ainsi du rôle d’usine du monde à celui de fournisseur des usines du monde.

Cette dynamique n’invalide pas nécessairement les capitaux engloutis dans l’humanoïde. Elle en déplace le rendement : la course aux bipèdes attire des financements vers les moteurs, les capteurs, les systèmes de commande et l’IA appliquée à la robotique — des briques technologiques qui trouvent leur débouché dans l’automatisation industrielle classique, même quand les start-up qui les ont développées disparaissent. C’est la même logique de retombées indirectes que celle observée dans la course au robotaxi, où les constructeurs européens accusent un retard structurel face à la Chine.

Ce que Pékin met derrière l’intelligence incarnée

Le soutien public est explicite. Le 15ᵉ plan quinquennal chinois, qui couvre la période 2026-2030, place la robotique et l’« intelligence incarnée » — des puces d’IA logées dans un corps physique capable de bouger, d’interagir et d’apprendre de son environnement — parmi les industries stratégiques émergentes, au même rang que les semi-conducteurs.

Les leviers sont classiques et cumulatifs : exonérations fiscales et TVA réduite sur les équipements, subventions à la recherche sur les composants critiques (moteurs, capteurs, batteries, IA embarquée), dérogations réglementaires permettant de tester des bipèdes en conditions réelles dans les usines, les hôpitaux et l’espace public de Shanghai, Pékin ou Shenzhen. Trois grands pôles de production ont été encouragés — Pékin-Tianjin-Hebei, le delta du Yangzi Jiang et la région de la Grande Baie — pour concentrer les chaînes de valeur et comprimer les coûts.

L’appareil universitaire suit : l’intelligence incarnée devient une filière de premier cycle à l’université du Zhejiang, à Hangzhou, où Unitree a son siège, comme à l’université Jiao-tong de Shanghai, en partenariat avec Huawei et Xiaomi. Les projections de marché restent toutefois plus modestes que le bruit médiatique : la China Academy of Information and Communications Technology situe le marché chinois des humanoïdes à 86,1 milliards de yuans en 2030, tandis que Morgan Stanley table sur environ 446 000 unités expédiées cette année-là.

Ce que l’Europe devrait en retenir

Pour un industriel européen, la lecture utile de la séquence chinoise tient en une distinction. Le robot humanoïde relève, à ce stade, de la politique industrielle et de la communication : il attire les capitaux, forme des ingénieurs et fabrique un récit de puissance technologique. Le bras robotisé, lui, relève de la compétitivité immédiate — et c’est là que les positions changent réellement de mains.

Le risque, pour les équipementiers allemands et japonais, n’est pas qu’un bipède chinois vienne remplacer leurs machines. Il est que la montée en gamme financée par l’engouement humanoïde produise, dans cinq ans, des robots industriels chinois compétitifs à l’exportation, sur des marchés tiers puis sur le marché européen lui-même — un scénario de rattrapage que l’Europe a déjà vu se dérouler dans plusieurs pans de sa relation commerciale avec Pékin. La vitrine est bruyante ; l’atelier, lui, travaille en silence.

L’essentiel à retenir

La Chine comptait plus de 140 fabricants et 330 modèles de robots humanoïdes en 2025, mais seulement un peu plus de 13 000 unités livrées — dont 5 168 pour AgiBot et 4 200 pour Unitree, qui a lancé son IPO à Shanghai le 10 août 2026 pour environ 6,1 milliards de yuans. Sur la même période, le pays a produit 773 074 robots industriels, en hausse de 28 %, et ses fabricants nationaux détiennent désormais 57 % de leur marché domestique contre 47 % un an plus tôt. C’est ce second chiffre, et non les vidéos de bipèdes, qui menace directement les équipementiers allemands et japonais.

 

Questions fréquentes

Combien de robots humanoïdes la Chine vend-elle réellement ?

Un peu plus de 13 000 unités ont été livrées sur le marché chinois en 2025, dont 5 168 pour AgiBot et 4 200 pour Unitree, les deux leaders du secteur. L’essentiel de ces ventes est allé à des entreprises d’État, des universités et des acheteurs technophiles, pas à un déploiement industriel de masse.

Pourquoi la forme humanoïde est-elle contestée en usine ?

Parce qu’un bipède est plus fragile, plus petit, incapable de porter des charges lourdes et susceptible de tomber en abîmant sa charge. Selon les spécialistes de la robotique, deux bras, une caméra et un support à roues suffisent à la plupart des tâches industrielles, pour un coût et une fiabilité bien meilleurs.

Combien de robots industriels la Chine produit-elle ?

773 074 unités en 2025, soit une hausse de 28,0 % par rapport à 2024, selon le Bureau national des statistiques chinois. C’est sur ce segment, et non sur les humanoïdes, que se réalisent les gains de productivité et les prises de parts de marché.

Les fabricants européens perdent-ils du terrain en Chine ?

Oui. En 2024, les fabricants chinois de robots industriels détenaient 57 % de leur marché domestique, contre 47 % l’année précédente. Les acteurs étrangers, historiquement allemands et japonais, sont donc devenus minoritaires sur le premier marché mondial de la robotique industrielle.

Que prévoit le plan quinquennal chinois 2026-2030 pour la robotique ?

Le 15ᵉ plan quinquennal classe la robotique et l’« intelligence incarnée », robots humanoïdes compris, parmi les industries stratégiques émergentes, au même rang que les semi-conducteurs. Les fabricants bénéficient d’exonérations fiscales, de subventions à la recherche sur les composants critiques et de dérogations pour tester leurs machines en conditions réelles.