Groupe Castel : la bataille de gouvernance se joue devant la justice singapourienne

Deux communiques contradictoires en vingt-quatre heures, cinq branches familiales qui ne s'accordent plus sur leur propre arithmetique, et un tribunal de Singapour appele a trancher. Chez Castel, la bataille pour le controle du groupe a quitte le conseil d'administration.

Entrepot de stockage de caisses de vin sur palettes

Deux communiqués contradictoires en vingt-quatre heures, cinq branches familiales qui ne s’accordent plus sur leur propre arithmétique, et un tribunal de Singapour appelé à trancher. Chez Castel, huitième mois de crise, la bataille pour le contrôle de l’un des plus gros groupes de boissons opérant entre l’Europe et l’Afrique s’est déplacée du conseil d’administration vers les prétoires — et vers les salles de rédaction.

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Une gouvernance verrouillée par un trust singapourien

Pour comprendre pourquoi le conflit se joue à 10 000 kilomètres de Bordeaux, il faut remonter à 2008. Cette année-là, Pierre Castel, aujourd’hui âgé de 99 ans, place son empire dans un trust discrétionnaire et irrévocable de droit singapourien. Le montage n’a rien d’anecdotique : il détermine qui décide et qui, simplement, encaisse.

L’architecture s’emboîte sur trois niveaux. Le trust contrôle des entités singapouriennes, parmi lesquelles Investment Beverage Business Management (IBBM), la société qui pilote la distribution des dividendes à la famille élargie. En bout de chaîne, la holding opérationnelle DF Holding, immatriculée au Luxembourg et dirigée par Grégory Clerc, chapeaute les trois divisions du groupe : Castel Vins, Castel Afrique et la filiale agro-industrielle Somdia.

Conséquence directe de ce schéma : les douze membres de la famille, répartis en cinq branches, perçoivent des dividendes mais ne sont pas actionnaires et ne siègent pas dans la gestion. C’est précisément ce verrou que Romy Castel, fille unique du fondateur, et son cousin Alain Castel, directeur général de la branche vins, cherchent à faire sauter par la voie judiciaire depuis huit mois.

Le communiqué des « quatre branches » et son démenti

Vendredi 28 août au soir, un texte non signé, présenté comme émanant des « 4 branches majoritaires de la famille Castel », a été diffusé à la presse. Il affirme que chaque branche bénéficie indirectement de 20 % des parts du fonds, une répartition voulue par le fondateur « afin de s’assurer qu’aucune branche familiale ne dispose d’une prééminence sur les autres », et en déduit que Romy Castel ne représente qu’une voix sur cinq. Le communiqué réaffirme l’« attachement à la continuité et à la stabilité de la gouvernance du groupe ».

La riposte est arrivée le lendemain après-midi. Romy, Alain et Philippe Castel — ces deux derniers appartenant à la même branche — ont démenti formellement, selon les informations du Figaro, affirmant n’avoir été « ni consultés, ni donné mandat » et qualifiant le texte de « coquille vide ». Leur avocat, Thierry Marembert, oppose un argument de fond : les branches qui soutiendraient la direction actuelle sont des bénéficiaires économiques, qui perçoivent des dividendes sans détenir de pouvoir de décision.

Sur le chiffre lui-même, la prudence s’impose : la répartition strictement égalitaire de 20 % par branche est une affirmation du communiqué, qu’aucun document public ne vient étayer. D’autres sources créditent Romy Castel d’une participation supérieure dans IBBM. En l’état, il s’agit d’un argument de communication, pas d’un fait établi.

La bataille ne porte plus sur les résultats du groupe, mais sur la question de savoir qui a le droit de parler en son nom.

Sept mois de revers judiciaires pour Grégory Clerc

Avocat fiscaliste suisse, ancien conseiller de Pierre Castel, Grégory Clerc a été installé à la tête du groupe en 2023 à l’instigation du fondateur. Depuis février 2026, sa position s’érode devant la justice singapourienne.

Le 2 février, une assemblée générale extraordinaire d’IBBM l’écarte du conseil. Le 9 février, la Haute Cour de Singapour prononce des injonctions interdisant à Grégory Clerc et à Pierre Baer, président d’IBBM, d’agir ou de se présenter comme administrateurs. Clerc conteste la validité du vote. Le 30 juillet, la Haute Cour rejette son recours contre ces injonctions. Le 21 août, Romy et Alain Castel obtiennent de la même juridiction de nouvelles injonctions empêchant le remplacement d’IBBM.

La direction du groupe conteste l’interprétation de ces décisions : selon elle, elles ne préjugent pas de la question juridique centrale — la validité des résolutions adoptées le 2 février. Sur le plan procédural, elle a raison. Sur le plan du rapport de force, trois décisions consécutives dans le même sens pèsent lourd, à un moment où chaque camp cherche à établir sa légitimité devant des conseils d’administration répartis sur plusieurs juridictions.

Le groupe Castel, un poids lourd des boissons entre l’Europe et l’Afrique

L’ampleur du groupe explique pourquoi l’affaire dépasse le cadre d’un contentieux successoral. Producteur et distributeur de vin, de bière et de boissons sans alcool, Castel figure parmi les plus grandes entreprises privées du secteur.

Indicateur Donnée
Chiffre d’affaires 2024 6,5 milliards d’euros
Effectif Environ 40 000 salariés
Fondation 1949, par Pierre Castel
Divisions Castel Vins, Castel Afrique, Somdia
Holding opérationnelle DF Holding (Luxembourg)
Marques Baron de Lestac, Listel, Kriter, Maison Nicolas

Une instabilité prolongée au sommet ne reste pas confinée aux prétoires. Elle se diffuse aux fournisseurs, aux distributeurs et aux arbitrages de marques, sur des marchés — le vin français, la bière africaine — où les cycles d’investissement se comptent en années. Pour l’instant, les opérations quotidiennes se poursuivent.

Un front judiciaire élargi à la Suisse et au Luxembourg

Singapour n’est qu’un théâtre parmi d’autres. Romy Castel a déposé à Genève une plainte visant Grégory Clerc pour gestion déloyale, portant sur la période où il exerçait comme avocat fiscaliste de la famille. Une seconde plainte a été déposée au Luxembourg pour abus de biens sociaux, en lien avec son package de rémunération.

Le dirigeant a lui aussi pris l’offensive : à sa demande, Romy Castel, qui réside en Suisse, fait l’objet d’une enquête formelle à Genève pour faux et usage de faux — il lui reproche d’avoir utilisé sans autorisation la signature de son père sur une procuration. Elle conteste l’accusation. Fin juin, la direction a par ailleurs révoqué Romy et Alain Castel du conseil de Castel Vins.

À ce contentieux s’ajoute une pression fiscale d’une tout autre nature : Castel Vins a indiqué faire face à un possible redressement en France, dont la fourchette haute a été évaluée à environ 1 milliard d’euros. Ce montant reste une estimation, non une somme arrêtée, et le dossier porte sur la localisation du siège effectif du groupe. Il n’en illustre pas moins le coût potentiel d’une organisation patrimoniale éclatée entre Singapour, le Luxembourg et la France — un sujet que l’on retrouve, sous d’autres formes, dans les conflits de gouvernance des grands groupes familiaux européens.

Fin octobre, l’échéance qui compte

Toutes les décisions rendues jusqu’ici sont de nature provisoire ou procédurale. La question de fond — la validité des résolutions du 2 février et, par ricochet, la légitimité des mandats de Grégory Clerc — reste pendante devant la Haute Cour de Singapour. Une décision est attendue vers fin octobre 2026.

D’ici là, la guerre de communiqués n’a qu’une valeur d’influence. Elle dit en revanche quelque chose de la fragilité du montage : lorsque cinq branches d’une même famille ne parviennent plus à s’accorder sur le nombre de branches qui soutiennent la direction, c’est que le dispositif conçu pour éviter toute prééminence a produit l’effet inverse — une paralysie où personne ne dispose seul de l’autorité de trancher. La transmission des entreprises familiales se joue rarement sur le seul terrain fiscal.

L’essentiel à retenir

Le groupe Castel, 6,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024 et environ 40 000 salariés, est paralysé par un conflit de gouvernance depuis février 2026. Son directeur général Grégory Clerc a été suspendu de son mandat d’administrateur d’IBBM par la Haute Cour de Singapour le 9 février, et son recours a été rejeté le 30 juillet. Les échanges de communiqués contradictoires du 28 et 29 août n’ont aucune portée juridique : la décision qui compte est celle attendue sur le fond vers fin octobre 2026. Fournisseurs et distributeurs ont intérêt à sécuriser leurs contrats avant cette échéance.

 

Questions fréquentes sur le groupe Castel

Qui dirige le groupe Castel en 2026 ?

Grégory Clerc, avocat fiscaliste suisse et ancien conseiller de Pierre Castel, est directeur général du groupe depuis 2023. Il reste à ce poste, mais la Haute Cour de Singapour l’a suspendu de son mandat d’administrateur d’IBBM, l’une des entités de tête du groupe, depuis février 2026.

Pourquoi le conflit du groupe Castel est-il jugé à Singapour ?

Parce que Pierre Castel a placé son empire, en 2008, dans un trust discrétionnaire et irrévocable de droit singapourien. Les entités de tête du groupe, dont Investment Beverage Business Management (IBBM), sont immatriculées à Singapour : c’est donc la justice singapourienne qui est compétente sur les questions de mandats et de gouvernance.

Quel est le chiffre d’affaires du groupe Castel ?

Le groupe Castel a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 6,5 milliards d’euros en 2024, avec un effectif de l’ordre de 40 000 salariés. Ses activités se répartissent entre trois divisions : Castel Vins, Castel Afrique et la filiale agro-industrielle Somdia.

Que réclament Romy et Alain Castel ?

Romy Castel, fille unique du fondateur, et son cousin Alain Castel, directeur général de la branche vins, accusent Grégory Clerc de vouloir prendre le contrôle du groupe. Ils ont engagé des procédures visant à le faire démettre de tous ses mandats, en obtenant d’abord son éviction d’IBBM, qui entraînerait selon eux des révocations en cascade.

Quand une décision définitive est-elle attendue ?

Une décision sur le fond de l’affaire — la validité des résolutions adoptées lors de l’assemblée générale extraordinaire d’IBBM du 2 février 2026 — est attendue vers fin octobre 2026. Les décisions rendues jusqu’ici sont provisoires ou procédurales.