L’UE dégaine son « Made in Europe » : préférence européenne dans les marchés publics pour l’acier, les batteries et l’automobile

L'Industrial Accelerator Act, présenté le 4 mars 2026, introduit des critères de contenu local dans les marchés publics européens pour l'automobile, l'éolien, les batteries et l'acier. Ce que les dirigeants et directeurs achats doivent anticiper.

Trois reports plus tard, la Commission européenne a finalement présenté son Industrial Accelerator Act (IAA) le 4 mars 2026. Derrière le slogan « Made in Europe », c’est un changement de doctrine que Bruxelles officialise : la préférence européenne dans les marchés publics et les aides d’État cesse d’être un tabou pour devenir un levier assumé de politique industrielle.

Un plan qui mise sur la localisation des chaînes de valeur

L’objectif affiché est ambitieux : ramener la part de l’industrie dans le PIB européen à 20 % d’ici 2035, contre 14 % aujourd’hui. Pour y parvenir, l’IAA introduit des critères de contenu local dans les secteurs jugés stratégiques. Dans l’automobile, les constructeurs ne pourront bénéficier des soutiens publics que si 70 % des composants (hors batteries) sont produits en Europe — seuil qui s’accompagne d’exigences sur les cellules de batteries et sur les matériaux (25 % d’aluminium et d’acier vert d’origine européenne). Dans l’éolien, les électrolyseurs, les pompes à chaleur et le photovoltaïque, des critères similaires s’appliquent.

Les plastiques et l’aluminium entrent également dans le périmètre, avec des seuils d’origine européenne fixés respectivement à 30 % et 25 %. Pour les investisseurs étrangers opérant dans les secteurs stratégiques — batteries, véhicules électriques, matières premières critiques —, au moins 50 % des employés devront être basés en Europe.

La Chine dans le viseur, Washington en arrière-plan

Le plan ne cite pas explicitement les tariffs douaniers américains de 15 % imposés par l’administration Trump, mais il y répond de facto. L’IAA établit une préférence pour les partenaires « aux vues similaires » dans les appels d’offres publics, tout en excluant la Chine des soutiens. Bruxelles justifie cette exclusion par vingt ans de pratiques discriminatoires envers les entreprises européennes sur le marché chinois.

Sans base industrielle forte, pas de modèle social européen.— Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission européenne

L’Allemagne, traditionnellement attachée au libre-échange, a obtenu que les États-Unis et le Royaume-Uni puissent être traités comme partenaires privilégiés dans certains dispositifs. Cette concession reflète les tensions internes à l’UE : les pays nordiques et baltes redoutent qu’un régime trop strict décourage les investissements étrangers et limite l’accès aux technologies tierces.

Marchés publics : la révolution silencieuse

C’est dans les achats publics que les effets concrets se feront sentir le plus tôt. Le plan conditionne l’attribution des contrats publics à la localisation européenne de la production, créant mécaniquement une demande supplémentaire pour les industriels du continent. Les labels volontaires pour les produits bas-carbone — notamment pour l’acier, avec un calcul commun des émissions GES — visent à faciliter la comparaison entre offres et à valoriser les productions décarbonées.

Pour les directions des achats des grandes entreprises, l’enjeu est immédiat : les critères d’éligibilité conditionneront l’accès aux aides d’État et aux contrats publics. Les fournisseurs hors UE devront soit relocaliser une partie de leur production, soit accepter d’être écartés des dispositifs de soutien.

Un calendrier serré, des négociations à venir

Présentée après trois reports successifs — initialement prévue pour décembre 2025 —, l’IAA entre désormais en phase de négociation avec les États membres et le Parlement européen. Les premiers seuils s’appliquent dès l’adoption du texte ; des critères plus stricts, notamment sur les batteries, entreront en vigueur en 2030. Le financement du plan sera adossé au futur budget européen 2028-2034 et à un fonds de compétitivité dont les contours restent à définir.

Pour les industriels, l’heure est à l’adaptation : cartographier l’origine de ses composants, identifier les fournisseurs européens alternatifs et anticiper les nouvelles exigences documentaires dans les appels d’offres publics. Le « Made in Europe » n’est plus un slogan — c’est une exigence contractuelle en cours de codification.