Pendant dix ans, réserver un lancement de satellite ressemblait à acheter un billet d’avion : on choisissait sa date sur le site de SpaceX, on payait au kilo, et la fusée partait. Ce guichet vient de fermer. Sans communiqué, SpaceX a cessé de vendre des vols de Falcon 9 au-delà de 2028, et les constructeurs de satellites européens découvrent qu’ils n’ont pas de plan B.
Sommaire
- Falcon 9 : des créneaux complets et plus aucune vente après 2028
- Un tiers des satellites lancés en vol partagé sont européens
- Ariane 6, Maia, Vega C : pourquoi l’Europe ne peut pas prendre le relais
- Starship, la Chine et le pari des 1 000 lancements par an
- Inde, Japon, États-Unis : la chasse aux solutions de secours
- Questions fréquentes
Falcon 9 : des créneaux complets et plus aucune vente après 2028
Selon Les Échos, qui révèlent l’information le 2 octobre, SpaceX a discrètement arrêté ces dernières semaines de commercialiser les vols de Falcon 9 à partir de 2028. D’ici là, les plans de vol affichent déjà complet. Seules quelques missions resteront actives pour la Nasa, principalement le ravitaillement et le transport d’équipage vers la Station spatiale internationale, jusqu’en 2030. Dès le mois d’août, l’agence Reuters rapportait que plusieurs entreprises s’étaient vu signifier que la fusée était pleine pour tous types de missions jusqu’en 2028, voire 2029.
SpaceX n’a pas détaillé les raisons de cette décision. Dans les documents accompagnant son introduction en Bourse, le groupe avait prévenu en mai que les lancements de Falcon 9 iraient décroissant. Sa présidente et directrice de l’exploitation, Gwynne Shotwell, avait résumé la philosophie maison cet été : « si nous ne rendons pas nos propres produits et services obsolètes, quelqu’un trouvera un moyen de le faire à notre place ».
Ce qui disparaît, c’est un modèle économique unique. Avec un tarif de l’ordre de 5 000 à 10 000 dollars le kilo en vol partagé, soit dix fois moins qu’un accès classique à l’espace, Falcon 9 avait fait de l’orbite basse un service presque banal. Le lanceur, utilisé depuis 2010, cumule plus de 600 missions avec un taux de succès supérieur à 99 %. En 2025, il a volé 165 fois, un record absolu pour un engin spatial sur douze mois.
Un tiers des satellites lancés en vol partagé sont européens
Le choc est d’abord européen. D’après les chiffres cités par Les Échos, sur les 396 satellites déployés en vol partagé par SpaceX l’an dernier, 134 étaient européens, presque autant que les américains (158). Un tiers du total. Des dizaines de concepteurs de satellites du Vieux Continent sont donc assurés de se retrouver cloués au sol s’ils n’ont pas déjà réservé leur place.
| Satellites en vol partagé SpaceX (2025) | Nombre | Part |
|---|---|---|
| Européens | 134 | 34 % |
| Américains | 158 | 40 % |
| Autres | 104 | 26 % |
| Total | 396 | 100 % |
Source : chiffres cités par Les Échos, 2 octobre 2026.
« SpaceX avait construit une position quasi monopolistique dans l’accès à l’espace, récurrent, compétitif et ouvert. Certains étaient dans le déni. Maintenant, la pénurie est actée et ils font les comptes », résume dans le quotidien économique Jean-Luc Maria, PDG d’Exotrail, spécialiste français de la propulsion et de la logistique orbitale. Selon un acteur du secteur cité par Les Échos, chaque créneau de Falcon 9 se remplissait déjà en moins de trois semaines, avec une trentaine d’opérateurs sur liste d’attente.
Le malaise dépasse l’Europe. Andy Lapsa, patron de l’américain Stoke Space, décrit une industrie qui « panique » depuis l’annonce, rapporte le Journal du Geek. Le Pôle New Space de la Fédération allemande de l’industrie parle, lui, d’« implications majeures ».
Ariane 6, Maia, Vega C : pourquoi l’Europe ne peut pas prendre le relais
La dépendance avait été dénoncée, mais l’Europe n’a pas de solution de rechange à la hauteur. Elle reste dépourvue d’un lanceur réutilisable capable de voler à haute fréquence, et vingt-quatre mois ne suffiront probablement pas pour en bâtir un.
Falcon 9 a décollé 77 fois au seul premier semestre 2026. Ariane 6 vise neuf ou dix lancements par an, et pas avant 2027.
Côté Ariane 6, une anomalie détectée en août perturbe le calendrier de cette année. ArianeGroup, filiale de Safran et d’Airbus, reconnaît auprès des Échos que des vérifications complémentaires sur un équipement l’amènent à adapter le planning des missions, avec possiblement six tirs au lieu des huit prévus depuis Kourou. L’industriel assure que la montée en cadence « se passe bien » et que toute la chaîne vise neuf ou dix lancements dès 2027. C’est encore très loin des 77 décollages réalisés par Falcon 9 rien que sur le premier semestre, et le carnet de commandes d’Ariane 6 a été rapidement saturé par Amazon pour sa constellation.
Le mini-lanceur Maia de MaiaSpace, attendu initialement en 2025, puis en 2026, ne doit pas voler avant la fin 2027, selon Les Échos. L’italien Avio, qui exploite Vega C, constate déjà un afflux sans précédent de demandes d’opérateurs privés de créneaux chez SpaceX, mais n’en est qu’à son deuxième lancement de l’année. L’espagnol PLD Space a annoncé le 1er octobre un accord avec le CNES renforçant son ancrage au centre spatial guyanais. Les premiers vols depuis les nouvelles bases du nord de l’Europe, comme celui du lanceur Spectrum d’Isar Aerospace, restent des étapes, pas une capacité industrielle.
Berlin, de son côté, accélère. Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a évoqué en juillet la création d’une base de lancement propre à la Bundeswehr, estimant que la sécurité nationale ne devait pas rester bloquée dans les files d’attente commerciales. Les alliances NewSpace française et allemande plaident pour multiplier les ports spatiaux européens, à Andøya en Norvège, SaxaVord en Écosse, Esrange en Suède ou aux Açores.
Starship, la Chine et le pari des 1 000 lancements par an
Les clients européens pourront-ils simplement basculer sur Starship, la mégafusée de SpaceX ? Rien n’est moins sûr. Avec une capacité annoncée de l’ordre de 100 tonnes en orbite basse, contre environ 25 pour Falcon 9, le nouvel engin devrait être largement réservé aux satellites de SpaceX, conçus sur mesure pour être empilés à plat. Même si une place se libérait, les constructeurs européens devraient repenser l’architecture de leurs satellites.
Le calendrier joue contre l’Europe. Le 28 septembre, lors de son quatorzième vol d’essai, Starship a atteint l’orbite et déployé 26 satellites Starlink, de façon imparfaite mais réelle. « C’est un triple électrochoc : Falcon atteint sa fin de vie, Starship arrive et la Chine accélère très fort », analyse Jean-Luc Maria. Washington affiche l’objectif de 1 000 lancements par an à l’horizon 2030. À cette date, l’Europe en sera au mieux à une quarantaine.
| Lanceur | Charge utile indicative | Cadence | Disponibilité commerciale |
|---|---|---|---|
| Falcon 9 (SpaceX) | ~25 t | 165 vols en 2025, 77 au S1 2026 | Complet jusqu’en 2028, plus de ventes au-delà |
| Starship (SpaceX) | ~100 t | Vols d’essai, 1re orbite le 28/09/2026 | Priorité aux satellites SpaceX |
| Ariane 6 (ArianeGroup) | Lourd | 6 tirs possibles en 2026, 9-10 visés en 2027 | Carnet saturé par Amazon |
| Vega C (Avio) | Léger | 2e lancement de 2026 | Demande en forte hausse |
| Maia (MaiaSpace) | Mini-lanceur | 1er vol fin 2027 | Pas avant 2028 |
Sources : Les Échos, Journal du Geek, Foreign Policy.
Inde, Japon, États-Unis : la chasse aux solutions de secours
Que faire des dizaines de tonnes de matériel qui attendent une place en orbite ? Pour l’Alliance NewSpace France, citée par Les Échos, il faut réfléchir à des options temporaires avec les partenaires indiens, japonais ou américains, le temps de retrouver une indépendance européenne. L’indien Skyroot développe un petit lanceur, la Corée du Sud dispose d’une fusée nationale, et aux États-Unis Blue Origin, Relativity, Stoke Space ou Rocket Lab travaillent sur des lanceurs réutilisables.
Une autre voie consiste à lancer moins, mais mieux, en misant sur des capacités de positionnement en orbite plus performantes. Dans tous les cas, le coût des lancements va augmenter, et une prime ira aux acteurs les mieux financés. Au jeu des levées de fonds, la balance risque, une fois encore, de pencher du côté américain.
SpaceX ne vend plus de vols de Falcon 9 au-delà de 2028 et ses créneaux affichent complet. En 2025, 134 des 396 satellites lancés en vol partagé étaient européens. Ariane 6 pourrait se limiter à six tirs en 2026 et vise neuf ou dix lancements en 2027, Maia ne volera pas avant fin 2027, et Starship sera d’abord réservé aux satellites de SpaceX. Les constructeurs européens se tournent vers l’Inde, le Japon et les nouveaux lanceurs américains, avec des coûts de lancement en hausse.
Questions fréquentes
SpaceX arrête-t-il la Falcon 9 ?
SpaceX a cessé de commercialiser des vols de Falcon 9 au-delà de 2028 et les créneaux disponibles jusqu’à cette date sont déjà réservés. Quelques missions pour la Nasa, notamment vers la Station spatiale internationale, se poursuivront jusqu’en 2030. L’entreprise n’a pas communiqué officiellement sur les raisons de cette décision.
Pourquoi le spatial européen est-il particulièrement touché ?
Parce qu’un tiers des satellites lancés en vol partagé par SpaceX en 2025 étaient européens, soit 134 sur 396, et que l’Europe ne dispose pas de lanceur réutilisable à haute cadence. Ariane 6 vise neuf ou dix tirs par an en 2027, contre 165 pour Falcon 9 en 2025.
Starship peut-il remplacer Falcon 9 pour les clients européens ?
Difficilement. Sa capacité, de l’ordre de 100 tonnes, sera en grande partie réservée aux satellites de SpaceX, conçus pour être empilés à plat. Les satellites européens devraient être repensés pour y embarquer.
Quelles alternatives pour lancer un satellite après 2028 ?
Ariane 6 et Vega C en Europe, avec des capacités limitées, Maia à partir de fin 2027, et des solutions temporaires auprès de lanceurs indiens, japonais ou américains comme Blue Origin, Rocket Lab, Relativity ou Stoke Space.






