Prix du tungstène : la France laisse dormir la première réserve d’Europe occidentale

Un métal gris, dur, discret, que presque personne ne cite dans la liste des matières premières stratégiques. Et pourtant : en huit mois, son prix a été multiplié par près de trois, Pékin a refermé le robinet, et l'Europe découvre qu'elle n'a plus d'alternative.

Entrée de mine désaffectée dans une vallée des Pyrénées

Un métal gris, dur, discret, que presque personne ne cite dans la liste des matières premières stratégiques. Et pourtant : en huit mois, son prix a été multiplié par près de trois, Pékin a refermé le robinet, et l’Europe découvre qu’elle n’a plus d’alternative. Au fond des Pyrénées ariégeoises, une galerie fermée depuis quarante ans redevient un sujet de souveraineté industrielle.

Sommaire

 

Prix du tungstène : une envolée au-delà de 3 000 dollars

Le marché du tungstène se lit à travers un seul indicateur : le cours du paratungstate d’ammonium (APT), le composé intermédiaire issu du premier raffinage du minerai. C’est lui que les industriels achètent, lui que les contrats indexent, lui qui donne la température du secteur.

Ce thermomètre s’est emballé. Sur une longue période, l’APT évoluait autour de 300 à 400 dollars la MTU — l’unité de compte du secteur, qui correspond à dix kilos de trioxyde de tungstène. Début février 2026, la référence européenne s’échangeait déjà entre 1 100 et 1 398 dollars. Fin juillet, l’APT coté CIF Rotterdam s’établissait à 3 075 dollars la MTU. Un multiple à deux chiffres par rapport au niveau d’avant-choc.

Période Cours de l’APT (dollars / MTU)
Niveau de long terme (avant 2026) environ 300 à 400
Début février 2026 (Europe) 1 100 à 1 398
Mi-février 2026 (Europe) 1 200 à 1 550
30 juillet 2026 (CIF Rotterdam) 3 075

Cotations APT CIF Rotterdam / Europe, relevés de marché 2026.

Pékin contrôle 80 % de l’offre mondiale

La cause de cette flambée n’est pas une pénurie géologique. Elle est politique. La Chine assure à elle seule environ 80 % de la production mondiale de tungstène et détient de l’ordre de la moitié des réserves identifiées. Aucune autre matière première industrielle n’affiche une concentration comparable — pas même les terres rares dans leur ensemble.

Depuis 2025, Pékin a placé les exportations de produits tungstène sous régime de licences, réservé à un nombre restreint d’entreprises habilitées. Le résultat est mécanique : les volumes qui sortent de Chine se raréfient, les acheteurs européens et américains se disputent les cargaisons disponibles, et le prix spot hors Chine décroche vers le haut.

Ce levier n’a rien d’inédit dans la stratégie commerciale chinoise, qui module ses flux sortants selon ses priorités industrielles — comme l’ont montré ses exportations record de juin 2026. Mais sur le tungstène, l’effet est amplifié par l’absence quasi totale de solution de repli.

Un métal que l’industrie ne sait pas remplacer

Le tungstène possède le point de fusion le plus élevé de tous les métaux. C’est ce qui le rend irremplaçable dans le carbure de tungstène, matériau des outils de coupe qui usinent l’acier, dans les électrodes de soudure, dans les alliages haute température de l’aéronautique, et dans une longue liste d’applications de défense.

Autrement dit : ce n’est pas un métal de consommation finale, c’est un métal qui fabrique les autres produits. Une hausse de son prix ne se voit pas en rayon, elle se voit dans les coûts d’usinage de toute la mécanique européenne — un secteur qui encaisse déjà les turbulences de la filière acier.

Bruxelles en a tiré les conséquences réglementaires : le tungstène figure sur la liste européenne des matières premières critiques, confirmée dans le cadre du Critical Raw Materials Act et toujours en vigueur en 2026. Le texte fixe des objectifs d’extraction, de transformation et de recyclage sur le sol européen. Encore faut-il des mines pour les atteindre.

La France, première réserve d’Europe occidentale à l’arrêt

C’est là que le dossier français devient singulier. Le pays passerait pour détenir la plus importante réserve de tungstène d’Europe occidentale, concentrée pour l’essentiel dans le sous-sol pyrénéen. Et il n’en extrait pas un gramme depuis 1986.

Le site emblématique s’appelle Salau, commune de Couflens, en Ariège, à quatre kilomètres à vol d’oiseau de la frontière espagnole. La mine y a été exploitée à partir de 1971, avant d’être fermée en 1986, quand l’effondrement des cours mondiaux — déjà sous l’effet de l’offre chinoise — a rendu l’exploitation non rentable. Quarante ans plus tard, le rapport de forces s’est exactement inversé : le prix a décuplé, et c’est l’accès à la ressource qui manque.

Salau : 2017, 2020, et toujours rien

La tentative de réouverture n’est pas nouvelle. Un permis exclusif de recherches couvrant le secteur de Couflens a été accordé en 2017. Il a été annulé par la justice administrative en 2020, mettant un terme aux travaux de prospection engagés.

Les motifs de la contestation locale sont documentés et sérieux : la roche du massif contient des fibres minérales dont la nocivité a été débattue, et le site se trouve dans une vallée à forte valeur environnementale et touristique. À cela s’ajoute une inconnue économique de taille — la rentabilité réelle d’un gisement dont les réserves exploitables restent, à ce stade, hypothétiques.

Le débat français se résume donc à une équation à deux inconnues : rouvrir des galeries pour des volumes non confirmés, ou renoncer à la souveraineté sur un métal dont le prix vient de tripler. Aucune des deux branches n’est confortable.

Ce que l’Europe peut faire à court terme

À l’échelle du continent, trois leviers existent, aucun n’agit immédiatement. Le premier est le recyclage : le carbure de tungstène se récupère bien, et la filière européenne de valorisation des outils usagés est le gisement le plus rapidement mobilisable. Le deuxième est la diversification des approvisionnements vers les producteurs non chinois — l’Afrique de l’Est, la péninsule Ibérique, l’Australie — au prix d’une prime que les industriels paient déjà.

Le troisième est l’ouverture de nouvelles capacités minières en Europe. C’est le levier le plus structurant, et de très loin le plus lent : entre l’exploration, l’instruction administrative, les recours et la mise en production, une décennie n’est pas une hypothèse pessimiste. Le prix de 2026 se joue donc avec les outils de 2016.

L’essentiel à retenir

Le prix du tungstène a franchi 3 075 dollars la MTU fin juillet 2026, contre un niveau de long terme de 300 à 400 dollars, sous l’effet du régime de licences imposé par la Chine, qui contrôle environ 80 % de la production mondiale. La France, créditée de la première réserve d’Europe occidentale, n’extrait plus rien depuis la fermeture de Salau en 1986, et le permis de recherches de 2017 a été annulé en 2020. Le seul levier activable à court terme reste le recyclage du carbure : toute décision minière prise aujourd’hui ne produira pas de métal avant la prochaine décennie.

 

Questions fréquentes sur le prix du tungstène

Pourquoi le prix du tungstène a-t-il autant augmenté en 2026 ?

Parce que la Chine, qui assure environ 80 % de la production mondiale, a soumis ses exportations de produits tungstène à un régime de licences réservé à un nombre restreint d’entreprises. L’offre disponible hors de Chine s’est contractée, ce qui a fait passer le cours de l’APT d’un niveau de long terme de 300 à 400 dollars la MTU à 3 075 dollars fin juillet 2026.

Qu’est-ce que l’APT et la MTU ?

L’APT, ou paratungstate d’ammonium, est le composé intermédiaire obtenu après le premier raffinage du minerai de tungstène. C’est la référence commerciale du secteur. La MTU (metric tonne unit) est l’unité de cotation : elle correspond à dix kilos de trioxyde de tungstène contenu.

À quoi sert le tungstène dans l’industrie ?

Il possède le point de fusion le plus élevé de tous les métaux. On l’utilise principalement sous forme de carbure de tungstène pour les outils de coupe qui usinent l’acier, dans les électrodes de soudure, dans les alliages haute température de l’aéronautique et dans de nombreuses applications de défense.

Pourquoi la mine de Salau, en Ariège, n’a-t-elle pas rouvert ?

Exploitée à partir de 1971, elle a fermé en 1986 après l’effondrement des cours. Un permis exclusif de recherches accordé en 2017 a été annulé par la justice administrative en 2020. S’y ajoutent une opposition locale liée à la présence de fibres minérales dans la roche et à la valeur environnementale de la vallée, ainsi qu’une incertitude sur la rentabilité réelle du gisement.

Le tungstène est-il classé matière première critique par l’Union européenne ?

Oui. Il figure sur la liste européenne des matières premières critiques, confirmée dans le cadre du Critical Raw Materials Act et toujours en vigueur en 2026, en raison de son importance industrielle et de la très forte concentration de sa production.