Quand le fromage devient un actif financier : une laiterie italienne leve 10 millions d’euros sur ses meules en affinage

Une laiterie italienne fondee en 1784 vient de lever 10 millions d'euros en engageant ses stocks de fromage en cours d'affinage. Portee par la Cassa Depositi e Prestiti et Cherry Bank, l'operation illustre une nouvelle facon de transformer des stocks patients en tresorerie.

Comment une laiterie italienne transforme ses meules en liquidités

C’est une manière inédite de faire son beurre. Brazzale SpA, présentée comme la plus ancienne entreprise laitière d’Italie — fondée en 1784 en Vénétie et toujours dirigée par la famille Brazzale — vient de lever 10 millions d’euros en mobilisant ses stocks de fromage en cours d’affinage. Le financement a été apporté conjointement par le prêteur public italien Cassa Depositi e Prestiti (CDP) et par Cherry Bank.

Le montage ne passe pas par un prêt classique adossé à un immeuble ou à des créances clients, mais par la titrisation d’un actif bien plus concret : des meules de fromage qui prennent tranquillement de la valeur en vieillissant dans les entrepôts. L’opération a été structurée via un véhicule ad hoc baptisé Magazzino Italia, chargé d’acquérir les produits et d’en tirer la liquidité redistribuée à l’entreprise.

Dix millions d’euros levés sur des stocks de fromage

Pour une laiterie, l’affinage est à la fois une force et une contrainte. Un fromage à pâte dure — Brazzale est notamment connu pour son Gran Moravia, un fromage de type grana — doit patienter des mois, parfois des années, avant d’être commercialisé. Pendant tout ce temps, l’entreprise immobilise de la trésorerie dans des stocks qui ne rapportent rien tant qu’ils ne sont pas vendus.

L’intérêt du montage est précisément là : convertir ces stocks dormants en argent frais sans attendre la fin de la maturation. L’entrepôt, longtemps considéré comme un simple poste de coûts, devient une source de financement.

L’opération en bref Détail
Emprunteur Brazzale SpA, laiterie italienne fondée en 1784 (Vénétie)
Montant levé 10 millions d’euros (environ 11,4 millions de dollars)
Financeurs Cassa Depositi e Prestiti (CDP) et Cherry Bank
Véhicule Magazzino Italia (SPV dédié)
Garantie Stocks de fromage en cours d’affinage
Particularité Première titrisation de stocks du genre en Italie pour les deux financeurs

« La loi reconnaît désormais expressément l’utilisation de créances futures, des actifs sous-jacents et des droits connexes, des produits transformés et des actifs de substitution. »

— Annalisa Dentoni-Litta, avocate associée spécialiste de la titrisation, à Rome

La titrisation de stocks, une première en Italie

Cette levée doit tout à une évolution récente du droit italien. La réforme de la loi sur la titrisation a élargi le périmètre des actifs éligibles : là où les opérations se limitaient auparavant à l’immobilier et aux créances financières, il est désormais possible de se financer sur la base de biens en cours de production — produits alimentaires en maturation, articles manufacturés, actifs de substitution.

Pour CDP et Cherry Bank, l’opération Brazzale fait figure de test grandeur nature. En transformant les stocks physiques d’une PME en instrument de financement, les deux institutions ouvrent la voie à un mécanisme reproductible dans des filières où le temps de production est long : vins, spiritueux, jambons, fromages d’appellation. Autant de secteurs où la valeur se construit précisément dans l’attente.

Le fromage, un actif financier qui se bonifie en vieillissant

L’idée d’utiliser le fromage comme garantie n’est pas totalement nouvelle en Italie : certaines banques régionales prêtent depuis longtemps aux producteurs en prenant leurs meules en gage, stockées dans des chambres fortes dédiées. Ce qui change avec l’opération Brazzale, c’est le passage à un montage de marché financier structuré, capable de mobiliser un prêteur public de premier plan.

Le pari repose sur une caractéristique rare : contrairement à la plupart des marchandises, un fromage à pâte dure ne se déprécie pas avec le temps, il gagne en valeur à mesure qu’il affine. De quoi rassurer des financeurs habitués à voir leurs collatéraux se déprécier. Reste à savoir si le modèle essaimera au-delà des Alpes italiennes, et si d’autres filières européennes du terroir sauront transformer, elles aussi, leurs stocks patients en levier de croissance.

L’essentiel à retenir

La laiterie italienne Brazzale a levé 10 millions d’euros en titrisant ses stocks de fromage en affinage, avec le concours de Cassa Depositi e Prestiti et de Cherry Bank, via le véhicule Magazzino Italia. Rendue possible par la réforme italienne de la titrisation, l’opération transforme des stocks en cours de production en liquidités — une première susceptible d’inspirer d’autres filières du terroir (vins, spiritueux, jambons) où la valeur se construit avec le temps.

 

Questions fréquentes

Comment un fromage peut-il servir d’actif financier ?

Via la titrisation : les stocks de fromage en affinage sont cédés à un véhicule dédié (ici Magazzino Italia) qui lève des fonds auprès de financeurs en s’appuyant sur la valeur de ces stocks. L’entreprise récupère ainsi de la liquidité sans attendre la vente finale des produits.

Qui a financé l’opération Brazzale ?

Le prêteur public italien Cassa Depositi e Prestiti (CDP) et Cherry Bank, pour un montant total de 10 millions d’euros. Il s’agit d’une première opération de titrisation de stocks de ce type en Italie pour les deux institutions.

Pourquoi cette opération est-elle possible aujourd’hui ?

Grâce à la réforme de la loi italienne sur la titrisation, qui autorise désormais le financement sur la base de biens en cours de production — dont les produits alimentaires en maturation — et plus seulement sur l’immobilier ou les créances financières.