Euro numérique : la BCE dévoile son calendrier et répond aux banques inquiètes

La BCE précise son projet d'euro numérique avec un pilote prévu en 2027 et un lancement possible en 2029. Plafond de détention, coûts d'adaptation, confidentialité : les principaux points du débat qui oppose Francfort aux banques commerciales.

Un euro numérique pensé comme un bien public européen

La Banque centrale européenne (BCE) veut sortir l’euro numérique du flou politique. Lors d’un point presse organisé vendredi 13 mars à la Banque de France, les deux institutions ont précisé leur vision, leur calendrier et les principales garanties offertes aux banques et aux citoyens. La formule d’Alessandro Giovanni, conseiller à la BCE, résume l’ambition : « L’euro numérique sera un billet numérique. »

Pensé depuis 2021 par l’Eurosystème, le projet vise à transposer dans l’univers numérique les propriétés fondamentales du cash : gratuité, acceptation universelle, résilience, inclusion et confidentialité renforcée. L’objectif n’est pas de remplacer les espèces, mais d’offrir une monnaie publique là où les paiements se dématérialisent massivement. À Francfort, beaucoup considèrent ce chantier comme le plus important depuis l’introduction de l’euro fiduciaire.

Au-delà de la dimension monétaire, la BCE défend désormais l’euro numérique comme un outil de souveraineté européenne. Dans une Europe où les paiements dépendent largement d’acteurs non européens — Visa, Mastercard, Apple Pay — Francfort veut bâtir une infrastructure commune capable de rééquilibrer les rapports de force. C’est cet argument de souveraineté qui commence à faire bouger les lignes politiques, au Parlement européen notamment.

Calendrier de l’euro numérique : pilote en 2027, lancement en 2029

Le chemin législatif reste long. Après le feu vert des États membres obtenu en décembre 2025, le Parlement européen est attendu au printemps 2026, avant un éventuel trilogue au second semestre. Même en cas d’adoption, l’émission de l’euro numérique ne serait pas automatique : la décision finale reviendrait au Conseil des gouverneurs de la BCE.

En parallèle, un appel à candidatures a été lancé auprès des prestataires de services de paiement pour tester les conditions concrètes de distribution. Francfort vise un pilote dès septembre 2027 et un lancement potentiel en 2029.

Pour les consommateurs, le fonctionnement serait proche de celui du cash numérique. En mode hors ligne, le paiement s’effectuerait comme un transfert d’argent préchargé d’un téléphone à l’autre, sans que la banque sache à qui la somme a été adressée. En ligne, les banques continueraient à voir la transaction, mais l’Eurosystème ne recevrait que des données pseudonymisées.

On ne pourra pas dire : j’accepte Visa, mais pas l’euro numérique.

— Alexandre Stervinou, directeur des études et surveillance des paiements, Banque de France

Les garde-fous pour éviter que l’euro numérique ne déstabilise les banques

L’opposition des banques commerciales reste vive. Leur principal grief : l’euro numérique pourrait capter des dépôts aujourd’hui rémunérateurs pour elles, et les coûts d’adaptation techniques sont jugés prohibitifs. La BCE a tenté de répondre sur les deux fronts.

Sur les dépôts, un plafond de détention est en discussion, avec une fourchette testée entre 500 et 3 000 euros. Le message est clair : l’euro numérique serait un instrument de paiement du quotidien, non un produit d’épargne concurrent. Selon une note technique de la BCE, même avec un plafond à 3 000 euros, l’impact sur les dépôts resterait contenu dans un scénario d’usage normal.

Sur les coûts, le fossé reste béant. La Fédération bancaire européenne (via une étude PwC) estime les coûts d’adaptation du secteur bancaire à 18 milliards d’euros. La BCE conteste et avance une fourchette de 4 à 6 milliards, arguant que des synergies et la réutilisation d’infrastructures existantes réduiraient la facture. Francfort fait aussi valoir que les banques seraient rémunérées pour distribuer l’euro numérique, et que la disparition des commissions aujourd’hui versées aux réseaux internationaux améliorerait leur équation économique.

Un cadre d’une grande banque française résume l’irritation du secteur : « C’est notre superviseur qui devient notre compétiteur. » Au-delà du fond, les banques contestent aussi la méthode : « Comment développer un service numérique loin du marché, sur des règles figées quatre ans avant ? »

Euro numérique et Wero : complémentaires, pas concurrents

La BCE et la Banque de France ont insisté sur un point : l’euro numérique n’a pas vocation à remplacer les solutions privées européennes comme Wero (l’alliance bancaire paneuropéenne) ou le réseau CB (Cartes Bancaires). L’ambition de Francfort est d’en faire un socle public que les solutions privées pourraient embarquer.

Wero et CB sont présentés comme des solutions de souveraineté à court terme. L’euro numérique serait, lui, une infrastructure de long terme. Les deux logiques sont complémentaires, à condition que le calendrier législatif tienne — et que les banques acceptent, in fine, de jouer le jeu de la distribution.

Sur ce dossier, la décision du Parlement européen attendue au printemps sera déterminante. Elle conditionnera la suite du trilogue et, en définitive, la réalité d’un euro numérique dans les portefeuilles des Européens d’ici la fin de la décennie. À suivre aussi, la politique monétaire de la BCE sur les taux directeurs, qui influe sur l’attractivité relative de l’euro numérique comme instrument de réserve.

Questions fréquentes sur l’euro numérique

Qu’est-ce que l’euro numérique ?

L’euro numérique est un projet de monnaie numérique émise par la Banque centrale européenne (BCE). Il s’agirait d’une version numérique du cash, utilisable pour des paiements du quotidien, avec les mêmes propriétés fondamentales que les billets : gratuité, acceptation large et confidentialité.

Quand l’euro numérique sera-t-il lancé ?

La BCE prévoit un pilote technique en septembre 2027 et un lancement possible en 2029, sous réserve de l’adoption du cadre législatif européen, attendue au cours de l’année 2026.

L’euro numérique remplacera-t-il les billets et pièces ?

Non. La BCE le présente comme un complément aux espèces, non un remplacement. L’objectif est d’offrir une alternative publique aux paiements numériques, dans un environnement dominé par des acteurs privés non européens (Visa, Mastercard, Apple Pay).

Pourquoi les banques s’opposent-elles à l’euro numérique ?

Les banques craignent principalement deux choses : une fuite des dépôts vers l’euro numérique, et des coûts d’adaptation élevés. La Fédération bancaire européenne estime ces coûts à 18 milliards d’euros, contre 4 à 6 milliards selon la BCE.

L’euro numérique sera-t-il confidentiel ?

En mode hors ligne, la transaction sera aussi confidentielle que le cash : ni la banque ni l’Eurosystème ne sauront à qui le paiement a été adressé. En ligne, les banques verront la transaction, mais la BCE ne recevra que des données pseudonymisées.

L’essentiel à retenir

La BCE précise son projet d’euro numérique avec un pilote prévu en septembre 2027 et un lancement possible en 2029. Le futur instrument sera plafonné (fourchette 500-3 000 €) pour éviter qu’il ne devienne un produit d’épargne. Les banques contestent les coûts d’adaptation, estimés entre 4 et 18 milliards d’euros selon les sources. Le projet reste suspendu à un vote du Parlement européen prévu au printemps 2026.